Crime des villes.
Cette nuit-là — peut-être avais-je pris trop de café en allant me faire raser chez Rongier, le cabaretier-coiffeur, — je tardais à m’endormir. J’avais lu, très avant dans la soirée, Crime et Châtiment, de Dostoïevsky, et puis, l’assassinat de Rodez, l’histoire de Fualdès, que son petit-fils même m’avait contée, avec des détails inédits après dîner, me revenait en sourdine. J’étais préparé pour les cauchemars les plus étranges. Je dormais, me réveillais, m’agitais sur l’oreiller. Un tapage se fit dans l’auberge. On frappait à grands coups aux volets. J’entendis des voix. Une phrase m’arriva, clairement :
— M. R…[5] a tué sa maîtresse…
[5] Ceci se passait, il y a quelques années ; tous les journaux s’entretinrent de cette affaire, qui se termina par l’interdiction de l’assassin, reconnu fou. On comprendra les raisons de convenance qui font taire ici le nom de ce malheureux.
Je m’éveillai, mais je n’entendis plus rien, tout était rentré dans le calme. Je crus avoir rêvé et je m’endormis pour de bon, cette fois.
Il était grand jour quand je descendis. L’aubergiste m’accueillit avec la phrase que j’avais donc réellement entendue :
— M. R… a tué sa maîtresse…
Je les avais vus, la veille, l’homme, pâle et malingre, vêtu de sombre, elle aussi, en vêtements noirs ; ils sortaient d’une auberge de la route et montaient en voiture.
Deux jours ayant, j’avais dîné à côté d’eux, après avoir assisté à leur arrivée, au milieu d’une population émue devant ce spectacle insolite de la guimbarde à quatre chevaux.