L’aubergiste Fricot semblait bouleversé, la veuve Vaquier oubliait de rentrer l’unique table et les deux chaises qui composaient la terrasse de son café. Comme c’était en pleine période électorale, j’avais cru à l’arrivée de quelque candidat. Il n’en était rien. Le personnage de marque, dont le passage à Vic-sur-Cère secouait la torpeur du bourg, s’appelait Paul R…, secrétaire du préfet du Cantal, sous le Seize-Mai. Il venait, fort à propos, de recueillir l’héritage paternel, ayant dissipé en quelques années la fortune de sa mère.

— Il ne sait pas le nombre de ses fermes, nous disait l’aubergiste. Il est riche ! riche… (et son œil cherchait une comparaison que les montagnes natales ne lui fournissaient pas), il est riche comme le Pérou. Ah ! il en a mangé du bien… Il est, là-haut, avec une gueusasse de jolie fille, oui, uno gento fillotto… Il en a un grain… Croyez-vous qu’il n’a pas voulu de la lampe !… Il lui faut des bougies… Certainement, il est un peu fou, un paou foutral, il ne sort que la nuit…

Nous ne prêtions guère d’attention aux propos de l’hôtelier, citant comme indices de folie le fait de dîner avec uno gento fillotto, de préférer les bougies à une lampe fumeuse et de sortir la nuit…

Cependant, montant dîner, nous ne pûmes nous empêcher de jeter, en passant devant le couple, un coup d’œil d’exilés sur la gento fillotto. M. R… se leva et nous claqua furieusement la porte au nez. C’était vif, mais l’homme avait bien le droit de se défendre contre les indiscrets sans être taxé de folie ! Après ce dîner, il repartait pour Murat. Les servantes, peu accoutumées à ces générosités, nouaient dans leur mouchoir les menues pièces de monnaie que leur avait laissées M. R…

— M. R… a tué sa maîtresse…

Cette simple phrase révolutionnait le bourg, d’habitude si placide. On manquait de tout renseignement. Le domestique, seul témoin du crime, était arrêté. Le parquet d’Aurillac s’était rendu sur les lieux. Lorsque les magistrats, le soir, revinrent à l’auberge où, deux jours avant, j’avais dîné à côté de l’assassin, on n’apprit guère qu’une chose : le médecin déclarait que la victime était une fort belle fille ; mais elle avait de fausses dents ; elle était brune, et l’amant l’obligeait à s’affubler d’une perruque blonde.

C’est tout ce que répéta la bonne, qu’un sémillant juge avait fait fuir, en lui proposant de lui essayer la fausse chevelure de la morte.


Je revis R…, le lendemain, dans la matinée, devant la gendarmerie. Alors, naturellement, je découvris toutes les marques de la folie chez ce jeune homme. Le regard inconscient, il s’obstinait à réclamer sa maîtresse. Il donnait des ordres froidement à son domestique ; très calme et très correct, il sortait de sa poche des billets de banque qu’il priait les gendarmes d’accepter. Je m’en voulais de mon peu de perspicacité. Les bougies, la porte jetée au nez, sa manie de se faire appeler marquis me revenaient en mémoire ; mais, enfin, cela n’était pas si concluant…

En même temps que ces souvenirs m’obsédaient, une sympathie posthume m’envahissait pour la triste victime. Je la voyais tomber sous les vingt-sept coups de couteau du fou, aux mains de qui restait la perruque. Je la voyais sans cheveux comme une poupée scalpée par un enfant. Un besoin de tout savoir s’implantait en moi… Le domestique venait d’être relâché… Il avait attelé ; il repartait pour Murat. Je lui criai de m’emmener, je sautai dans la voiture et je partis avec lui, sans manteau, avec un béret sur la tête, pour un voyage de six heures, à travers la montagne.