Dans le pays, on me crut certainement plus fou que l’assassin.


Ce domestique était de Murat, un dur montagnard, fort en couleur, râblé. La voiture allait rapidement, l’homme fouettait et le cheval filait bon train. Mon conducteur était sale de toute cette nuit en prison, avec des caillots de sang à sa blouse bleue, du sang à son foulard… Il me semblait qu’il sentait le cadavre. A mesure qu’il parlait et s’exclamait et, laissant pendre les guides aux montées, gesticulait, le drame d’amour se jouait devant moi ! Les personnages s’agitaient, vivaient à mes regards : lui, cerveau fané de névrose, jaloux et torturant ; elle, passive et quelconque, tous deux victimes de la vie, l’assassin et l’assassinée !


— Moun Diou ! moun Diou ! quogn’ offaïré !… Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle affaire ! Il menaçait souvent madame… Il lui reprochait… vous savez ; il l’avait prise d’une maison… Mais c’était une brave personne… Je pensais bien qu’il arriverait un malheur, une fois… Monsieur était jaloux… Il l’enfermait des jours entiers… Il avait des armes, partout… Il n’était pas une seconde sans la menacer… On sortait presque toujours de nuit, comme avant-hier… Il y avait eu de la brouille… Ça ennuyait madame d’aller coucher à cette ferme… Nous nous sommes arrêtés à l’hôtel du Pont… Madame n’a rien voulu prendre… Elle a dit qu’elle mangerait en arrivant… Nous avons eu un reste de poulet avec monsieur, la dépense a été de trois francs… Nous sommes arrivés à onze heures… Le fermier m’a aidé à dételer…

Quand je suis monté avec les paniers de provisions, monsieur faisait des reproches à madame, sur ce qu’elle était… Elle lui tournait le dos… Il la menaçait… Comme c’était tous les jours, je n’y faisais pas attention… Sans cela, je l’aurais étranglé comme un oiseau… Madame disait : « Laissez-nous, Baptiste… » J’allais descendre… J’entendis tomber… Il l’avait frappée avec un couteau du panier… Je ne sais plus, je ne me rappelle plus rien… Ah ! moun Diou ! moun Diou ! quogn’ offaïré !… Je me suis sauvé… J’ai frappé chez le fermier, on ne m’a pas répondu… C’est ses enfants qui l’ont éveillé… Le sang leur pissait dessus, à travers les poutres… Je me suis perdu dans les chemins… Enfin, j’ai reconnu votre auberge… Quand les gendarmes sont arrivés, monsieur avait essuyé le parquet… Il avait lavé madame… Il y avait plein « uno canquetto » — un seau — de rouge… Elle était nue sur le lit… Il l’embrassait… Il l’appelait : « Valentine, réveille-toi… » Il me disait : « Tu sais bien qu’elle dort, n’est-ce pas, Baptiste ?… » Il voulait m’envoyer chercher son médecin, à Murat… Mais on m’a arrêté, moun Diou ! moun Diou !

Nous déjeunâmes à la halte du Lioran ; Baptiste trempa sa blouse maculée de sang dans un pur ruisselet qui dévalait par les roches, entre les pins rigides, et la jeta sécher sur un banc de pierre…

A présent il me tardait d’arriver…

Lou muratel (l’homme de Murat) recommençait l’histoire du crime à des rouliers qui s’étaient attablés à côté de nous. En route, à mesure que nous approchions, il rééditait son récit à tout le monde !

Je le savais par cœur !