Et le tambour de battre…

— Jérémie ! Jérémie ! crient les femmes, avec des agaceries, Jérémie !…

Jérémie s’avance, un vieux nain à tête longue, si petit que la fleur qu’il mâchonne, d’une bouche démesurée qui lui traverse toute la face, tombe presque sur sa caisse, et que la caisse traîne sur ses sabots ; Jérémie, au pas, martial, comme s’il précédait une armée, indifférent aux quolibets sur sa tenue des dimanches.

— Tu vas voir ta belle, donc, que te voilà si beau ?

Jérémie, de ses deux baguettes infatigables, bat des marches tumultueuses et fait beugler au loin les troupeaux, à force de célébrer l’anniversaire de la prise de la Bastille.


Je descends vers la forêt et, comme un pur gasparou, je vais couper un drillier, le traditionnel drillier, une racine d’alizier, au manche à double bec, qu’ils portent tous en guise de canne, l’écorce pelée, et dont, tout le jour, ils chassent les pierres, tranchent les hautes tiges, en espérant la gaspo du soir…

Mais voilà tout un attroupement entre les colonnades bleuâtres des hêtres, là-bas, qui frappent avec la cognée, halent sur des chênes et des cordages…

C’est un fameux drillier qu’ils ont choisi, un tronc énorme, un des géants de la forêt, qu’ils tentent d’abattre, et qui résiste de toutes ses forces… Il est scié, n’a qu’à tomber. Mais de tous ses rameaux crispés, de toutes ses feuilles, il s’accroche désespérément aux ramures prochaines, qui se font complices et le secourent dans la lutte… Il faut l’ébranler jusqu’à la cime. Enfin, il s’effondre, écrasant tous les arbustes qui poussaient autour de lui avec un fracas de plaintes qui ébranlent l’espace, qui se propagent comme des vagues, comme une rumeur inouïe de sanglots et de flots. Ce colosse enchaîné est hissé, par des couples de bœufs, à travers les cailloux qui le déchirent, jusque devant la grange où Jérémie n’a pas cessé de célébrer la déclaration des Droits de l’homme, et dressé là, nu comme une potence, en Arbre de la liberté…