J’ai suivi les gasparous au buron, aménagé en buvette, où se prend la gaspo. Toute une foule est disséminée dans l’herbe, de buveurs convaincus de l’énergie du petit lait contre tous les maux, et « que, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal… »

Mais la nuit menace, et le froid, dès que le soleil décline. Chacun se hâte d’avaler sa dernière tasse, et l’on regagne les hôtels où la soupe doit être trempée… En effet, les cloches ne tardent pas à sonner aux retardataires… Tous se précipitent, et c’est bien difficilement que j’avise un siège vide, dans le vaste réfectoire de l’hôtel Auguy, où, coude à coude, s’alignent une centaine de dîneurs, qui dévorent… riant, chantant, s’interpellant d’une extrémité à l’autre de la table ; et le repas n’est point à moitié encore, qu’un musicien gonfle sa cabrette, et en place pour la bourrée !…

Les gasparous, charbonniers engraissés dans leurs boutiques noires de Paris, marchands de vin épaissis derrière leurs comptoirs, tâchent de retrouver des jambes neuves ; ils dansent la bonne vieille bourrée, sorte de pourchas amoureux où la femme s’avance et minaude devant son cavalier, s’enfuit dès qu’il l’approche, où les danseurs ainsi, vont, viennent, tournent, virent, en « dérobées » gracieuses, avec les simulacres de la tendresse qui s’offre et se reprend, s’abandonne et se refuse…


Nombre de gasparous sont vite las et, sortant, font cortège à Jérémie, toujours battant de la caisse, accompagné à présent de quelques lampions ; bientôt la salle est à peu près déserte : il ne reste que des femmes, qui ont repris leur sempiternel tricot…


Cependant, par groupes de trois ou quatre, toute « une montagne » dévale : le vacher et les valets — des Cantalès, qui, pour fêter, eux aussi, le 14 Juillet, sont descendus jusqu’au hameau, entrent silencieusement, avec des visages fermés de solitaires, et s’accoudent, devant des saladiers de vin chaud, les bras croisés, les yeux dans leur verre…

Tout d’un coup, l’un d’eux est parti à chanter — un air de bourrée — et les autres sont debout, qui s’élancent…

La bourrée, mais plus la bourrée dégénérée des gasparous — une bourrée guerrière, la bourrée primitive, sans doute, telle que devaient la « tourner » les Celtes des époques héroïques, après les combats, lorsque, au lieu de petit lait dans des écuelles de faïence, les hommes ne rêvaient que d’hydromel bu dans le crâne des ennemis…

Oui, les Cantalès qui la dansent, cette bourrée-là, grands et forts, blonds et blancs — nourris de laitage — sont bien les descendants directs de la race mère, et, malgré leurs vastes feutres d’aujourd’hui, leur blouse, leur pantalon enfoncé dans les bottes, à les regarder sautant, glissant et gesticulant, l’esprit rétrograde vers les siècles abolis…