Non, il ne s’agit plus de poursuite galante, de mimiques gracieuses, mais des transports, d’une joie de vainqueurs, trépignant l’ennemi à terre…

Ils tournent au rythme de la bourrée chantée, la main passant et repassant devant les yeux, leur bâton suspendu au poignet — un drillier rougi dans la chaux vive — et poussent des cris gutturaux, et font claquer leurs doigts, et, du pied, en cadence, frappent de grands coups, comme s’ils les assénaient sur le prisonnier qu’ils semblent enfermer dans le cercle de leur ronde forcenée…


Ceux-ci retournent à leurs saladiers, d’autres les remplacent, et la bourrée tourne, tourne, bien avant dans la nuit, fantastique, tantôt éclairée, tantôt dans l’ombre, sous les quelques pauvres lampes suspendues, et je ne me lasse pas du spectacle de ces rudes et souples Cantalès, dansant au chant d’un des leurs, avec ces gestes féroces et ces cris barbares, et toujours entre eux, comme dédaigneux de la femme, sans un regard aux servantes qui apportent le vin chaud, des filles charnues et fermes, fumantes comme des bêtes, dans cette salle comble de montagniers, où passent des bouffées de terroir, où s’épaissit une vapeur d’étable…

Le Rhabilleur.

Je m’étonne du confort, inespéré tout à fait (pour ce bourg de Nasbinals à l’orée des pacages de l’Aubrac), de l’auberge où je dois passer la nuit, une maison sans apparence (que je n’avais point découverte aux précédents voyages, ce qui m’obligeait à monter jusqu’à Aubrac), qui ne se distingue guère des autres que par l’inscription au-dessus de la porte : Veuve Charbonnier

Une salle proprette, des rideaux clairs et des nappes blanches — au lieu du désordre, de l’incurie habituels chez les montagnards.

Moi qui redoutais tant, ce soir, après une journée, depuis l’aube, en route, des heures de chemin de fer et des heures de diligence sous le soleil, de tomber dans quelqu’un de ces cantons perdus (en ces mois d’été, tout le monde aux champs) où l’on ne trouve pas une miche de pain frais et pas un morceau de viande — où l’on cuit et où l’on tue à peu près une fois par semaine !

Au contraire, une chère excellente, du bon vin, une servante empressée.

A la table des pensionnaires où mon couvert est mis, des employés, un brigadier de gendarmerie, un notaire, un médecin en tournée…