Avant le dîner, le mari me promena dans la propriété. L’entrée des tours était comblée ; nous traversâmes des salles vides, moisies. « Nous ne pouvions pas occuper tout ça », s’excusait mon cicerone ; d’autres, encombrées de sacs de grains, de pommes de terre ; partout, des planches bouchaient les hautes cheminées de granit ; les pièces habitées, d’installation des plus médiocres, composaient un intérieur de rentiers de province. Lui, paraissait quelque notaire de campagne ; elle, la fille d’un fermier aisé : trois enfants, coup sur coup, l’avaient fanée ; son ventre bombait à nouveau. Vainement, je tâchais à découvrir dans ce visage morne quelques traits de l’enfant turbulente et enjouée.

L’après-midi, on visita les dépendances… Une promenade mélancolique, une promenade avec moi-même, où je ne fus guère à la conversation de mes hôtes, m’entretenant de Paris, où ils avaient voyagé quinze jours, voyage de noces !… Ici, un moulin — qui s’était rapetissé — pas possible !… Un de nos jeux consistait à nous mettre à genoux sous les ailes, qui nous frôlaient la tête, bourdonnaient à nos oreilles, sans nous heurter ; et maintenant, j’atteins du bras le toit pointu… Voici la mare d’où nous sortîmes, un jour, les reins trempés, les jambes mangées de sangsues, triomphants, croyant rapporter des truites !… Et c’est l’enclos où galopaient les poulains, le verger où nous mordions dans les pommes acides, les prunelles aigres, les groseilles sures ; l’automne a mûri les baies ; les arbres se penchent à portée de notre désir ; l’herbe est jonchée de fruits que le vent a détachés des branches. Hélas ! il ne me vient pas, il ne me viendra jamais plus l’idée d’en cueillir ou d’en ramasser.

Je ne m’endormais toujours pas, et les menus incidents de la journée continuaient à se dérouler en ordre.

La conférence fut exacte, quatre prêtres de bourgades, faces rouges émerillonnées, les yeux humides encore du repas plantureux, des vins soignés de la cure, la panse ballante, les mains coulées dans la ceinture de la robe, retroussée au-dessus des bottes dont ils avaient délié les éperons. On les devinait ici comme chez eux : Mme de Peyrardent les recevait avec des mines, des simagrées. Eux, plaisantaient sans gêne, en campagnards revenant de la foire :

— Tenez, voilà un bougre qui aura de l’audace, s’il soupe… Il est raide comme une pelle à feu… Ah ! il en contient… Mieux vaudrait le charger que l’emplir…

— Mais ça ne lui profite pas… qu’il est maigre comme un cent de pointes.

L’abbé, que les autres moquaient sur son appétit et sa maigreur, s’affalait sur le banc de pierre, s’épongeait, essoufflé :

— Que ne faut-il pas faire pour gagner son croûton !

Tous s’exclamaient :

— Ah ! plaignez — vous ; vous en fichez lourd…