— Vous connaissiez le vieux maître ? Dix ans qu’il est passé, l’Ancien ! Qu’il soit devant Dieu !… Ah ! c’est du changement !… Un qui n’était pas fier, le défunt… La demoiselle… oui, ça irait assez !… Mais ce « mâle », une « espèce » du pays des châtaignes !… Ah !… il ne fait pas bon vivre autour !… En voilà un particulier qui ne jette pas le lard aux chiens.

Comme s’il redoutait de s’être trop avancé, quoiqu’il n’eût parlé que sur l’assurance que j’étais du « côté de la femme », il corrigea :

— Après tout, je comprends que celui qui l’a le serre dur : l’orgent o lo quiot ton liso ! l’argent a la queue si glissante… — Là, Follette… là, Douceotte… Tenez, vous l’avez là…

De l’aiguillade, il me désignait le castel, à la cime des rocs.

Sur la crête, le château des Vergnés découpait un tronçon de tour et un pan de muraille crénelée ; mais, en dépit des siècles, la carcasse se dresse d’allure assez tragique encore pour justifier les plus abondantes imaginations chez les fileuses et les tricoteuses de la contrée.

Déjà le montagnard entonnait un récit plein d’Anglais et de huguenots. Mais je ne l’écoutai pas et je pris tout droit le raccourci, tandis qu’il continuait, avec ses bêtes et son récit, par le chemin des chars.

A chaque pas, maintenant, des souvenirs surgissaient, plus précieux, pour moi, que ceux du siège soutenu, en 1305, par une châtelaine, en l’absence de son époux, contre un traître seigneur, qui voulait s’emparer de la forteresse et de dame Douce de Vergnés… J’avais besoin de silence ; dans chaque touffe de genêts ou de bruyères, je respirais le passé, mon passé…

Le Château-là-Haut, ainsi qu’on le nommait, de toutes les fermes de la vallée ! Quelle joie à l’idée d’y revenir ! Pourtant rien ne m’y ramenait que la mémoire pêle-mêle du moulin aux ailes géantes, de la mare profonde, des frais vergers et de la petite Adèle ! Hélas ! la joie s’était tarie au fur et à mesure de mon approche…

D’abord, le chemin me fut long. Le Château-là-Haut me sembla plus là-haut que jamais, d’un là-haut inaccessible, par ce sentier pénible… Il était rose sur un ciel clair dans ma pensée, et je le revoyais terne, tandis qu’à l’horizon naviguait une flotte de larges nuages noirs, gonflés de pluie ! Le désenchantement fut entier à l’hésitation de notre salut, avec M. de Peyrardent et sa femme, que je ne pouvais reconnaître. Je n’avais séjourné là que quelques semaines, tout enfant… Le monsieur et la dame des Vergnés — les anciens — n’étaient plus, non plus qu’Adèle… : une femme, Mme de Peyrardent ! Je n’admettais pas qu’elle eût grandi.

Comment n’avais-je pas réfléchi à tout cela, en acceptant l’invitation transmise par un ami commun ! Malgré l’empressement de l’accueil ensuite — dû à la vanité un peu de traiter M. Un Tel, neveu de M. Un Tel, cousin de M. Un Tel, et à ceci, en outre, que je tombais bien (un jour où il y avait ce qu’il fallait ! la conférence — les curés des environs réunis mensuellement chez celui de la paroisse — devant souper au château), malgré tout, il fallait me rendre à l’évidence, je n’étais qu’un étranger, un passant…