Mais cela persistait, et soudain, un choc contre ma porte, une parole me tirèrent tout à fait de mon demi-sommeil… Quelqu’un était dans la pièce voisine… Deux personnes, au moins, qui causaient… Puis, des intervalles… Je m’étais dressé, les nerfs tendus ; des bribes de phrases me parvenaient :

— Tiens, là-dessous… le tapis…

J’entendais comme gratter sur le parquet, et, sous ma porte, s’ouvrait, se fermait comme un éventail, un triangle de clarté que projetait la lumière circulant dans l’autre pièce. Je me levai et, l’œil braqué à la serrure, j’assistai à une scène inouïe, à me tâter si je n’étais pas la proie de quelque hallucination… Une scène d’aujourd’hui ! sans rien de violent et de dramatique qui dépassait en horreur, à ma vue, les épisodes les plus farouches, les situations les plus intenses de la tragédie antique, quelque chose de calme et de hideux, de comique et d’effroyable : M. de Peyrardent mi-vêtu, un mouchoir sur la tête, rampait à genoux, s’étalait sur le plancher, fouillait du bras, où lui indiquait, l’éclairant, sa femme en jupon court, en bonnet de nuit…

— Tiens, là-dessous…

Et il ramassait les sous, contre les murs et les sièges, les sous jetés par les gagnants dans la soirée… les sous pour Toinette !

— Là-dessous, je te dis…

Tout cela tranquillement, la conscience en repos sans doute, l’âme béate, tels que s’ils avaient été occupés simplement à chercher quelque bague égarée…

Je ne pus me rendormir. Je m’interrogeais sur cette rafle misérable ! Je me souvenais du proverbe du bouvier :

« L’argent a la queue glissante, il faut le serrer dur… »

Pourtant, ils étaient riches : toute la région appartenait au Château-là-Haut, les fermes, les prés, la rivière, la montagne ! Alors, comment expliquer ? Par l’atavisme, l’éducation ?… Mais l’Ancien avait été le bienfaiteur de tous, il se serait « tiré le pain de la bouche » pour les autres !