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LA SURVIVANTE

Nous naissons avec un caractère d’amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l’esprit se perfectionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous paroît beau sans que l’on nous ait jamais dit ce que c’est.

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Dans les choses mêmes où il semble que l’on ait séparé l’amour, il s’y trouve secrètement et en cachette, et il n’est pas possible que l’homme puisse vivre un moment sans cela.

Pascal, Discours sur les Passions de l’Amour.

I

L’inauguration du monument aux Morts, dans la commune de la Rébédèche, avait été enfin fixée au 11 novembre 1922.

Il y avait plus de trois ans que l’on discutait sur ce monument, dans les maisons égrenées au flanc du coteau bombé dont l’ondoyant vêtement de prés, de bois et de vignes se déchire sur de grandes falaises calcaires, d’une ocre éclatante, au-dessus d’un « estey » vaseux qui forme un petit port sur la rive droite de la Garonne.

Les pois de senteur trois fois avaient refleuri, autour des profondes carrières qui ouvrent dans le roc leurs bouches noires de catacombes ; trois fois l’été avait soufflé son crépitement d’étincelles sur les vignes accablées et vertes, qu’éblouit la couleuvre engourdie du fleuve ; les bonnes et les mauvaises récoltes s’étaient succédé, et les fêtes de toutes sortes : le monument ne paraissait pas.

Le Conseil municipal était critiqué. Les mots malsonnants, si riches de sens, qui abondent dans ce petit pays, semblaient sortir un peu de partout : des gabares brûlantes de soleil, amarrées le long de « l’estey » ; de la grande tonnellerie, en face de l’église, où les coups pleuvent sur les douelles et les cercles neufs, assourdissant les maisons blanches, autour de la place où règne la paix des platanes. Les bateliers, vignerons, petits artisans, qui soulevaient devant le maire un béret bleu sombre, avaient depuis longtemps leur opinion faite : toutes les communes de la Gironde auraient leur monument, avant qu’on eût posé une seule pierre à celui de la Rébédèche.

Le maire, Aristide Brun, était un solide paysan, propriétaire d’une jolie vigne à flanc de coteau. Il avait amassé une fortune en y plantant des arbres fruitiers. Son domaine, bien exposé au midi et enclos de haies, semblait au printemps une petite Provence. Ses pêchers et ses pruniers, éclatants de fleurs, posaient un nuage rose et blanc en haut du vallon. Leur taille n’avait pas de secrets pour lui. Pendant l’hiver, monté sur une chaise de cuisine ou sur une échelle, il plongeait au milieu des ramilles noires sa grosse tête sur laquelle une casquette à oreilles était rabattue. Mais la question du monument le passait un peu.