Tout d’abord, on avait décidé de « ramasser l’argent ». Aristide Brun, après bien des hésitations, s’inscrivit péniblement pour cinquante francs, en tête d’une liste à laquelle un crayon était attaché. Le garde champêtre, en vieux képi galonné d’argent, la présenta de porte en porte. Dans les maisons où il y avait eu des morts, on pleura beaucoup : « Lou praoube, lou praoube », disaient les mères, la figure ruisselante sous leur foulard. Les hommes, avant de signer, regardaient ce qu’avaient donné leurs voisins.
Les souscriptions des grands propriétaires étaient commentées. M. Auguste Virelade, qui avait, dans la palud le beau domaine de la Flaütat, et une île au milieu du fleuve, versa mille francs. Tout le petit pays le sut le soir même. « Il peut bien le faire, puisqu’il est riche », dirent les envieux. Mais d’autres allaient déjà de porte en porte, répétant que M. Auguste était un orgueilleux, qui se ruinerait. L’occasion fut belle pour récapituler ce qu’il avait gâché d’argent en entreprises extraordinaires. Seules, les bonnes âmes, et il s’en trouva au moins deux ou trois, vantèrent sa générosité et rappelèrent qu’il avait perdu à la guerre le mari de sa fille unique.
Tout le monde connaissait bien ce Georges Borderie, né et élevé à la Rébédèche, dans une autre propriété sur le bord du fleuve, et qui laissait un souvenir assez mystérieux parce qu’il était peintre et parlait très peu. Pendant les années d’avant-guerre, il avait habité Paris. Depuis son veuvage, la jeune femme était revenue vivre à la Flaütat, chez ses parents. On la saluait avec respect quand elle passait, belle, affable et toujours en deuil. Les paysans qui travaillaient sur le domaine l’appelaient Mme Élisabeth.
Personne ne se montra plus irrité que sa belle-mère, Mme Anselme Borderie, lorsque la liste lui fut présentée : bien inscrit à l’encre noire, au milieu d’une page, le fameux mille sautait à l’œil, comme le numéro du gros lot dans une tombola, et les autres dons à côté se rapetissaient, chétifs, piteux et dérisoires.
Mme Borderie, posant ses lunettes rondes cerclées d’écaille sur un guéridon, sentit une terrible colère bourgeoise gonfler son cerveau. Donner mille francs, c’était de la folie ! Auguste Virelade mourrait sur la paille. La vision de cette fin misérable la réconforta. Mais, en attendant que la justice immanente eût remis l’ordre dans les choses, la situation créée ne laissait pas d’être embarrassante : Mme Borderie ne voulait faire ni trop ni trop peu. En quelques secondes, elle envisagea son budget, sa situation et se décida :
— Une année où ma toiture a besoin d’être réparée, je ne peux pas donner plus de trois cents francs.
Encore les inscrivit-elle à regret, avec le sentiment qu’Auguste Virelade l’obligeait à une prodigalité déraisonnable, dont personne ne lui saurait peut-être un gré suffisant.
— J’ai donné ce qui m’a semblé convenable, proclama-t-elle par la suite à plusieurs reprises, bien résolue à provoquer l’approbation. Cette femme courte, aux hanches ballonnées sur des jambes basses, et qui se dandinait un peu en marchant, ne souffrait pas d’être contredite. Dans sa figure carrée, aux bajoues pendantes, qui avaient été jadis pétries de lis et de roses, ses yeux bleus brillants dardaient soudain de fulgurants regards qui faisaient céder chacun à sa volonté. Sa manie d’orgueil était si forte qu’elle accueillit avec une égale satisfaction les compliments que les uns lui adressèrent sur sa générosité et les autres sur sa sagesse. Seule, sa belle-fille, la triste et grave Élisabeth, l’écouta silencieusement.
— Votre père a voulu se distinguer, lança enfin Mme Borderie, en l’enveloppant d’un regard de réprobation.
— Chacun est libre de donner, répondit la jeune femme, avec une expression qui montrait que ce débat lui faisait horreur.