La collecte prit beaucoup de temps. Le garde, intimement flatté de son rôle, ne se pressait pas. Chacun, d’ailleurs, lui offrait à boire. Quand il eut vidé des verres dans toutes les cuisines du village et de la palud, il remonta la route ombragée qui s’enfonce dans un étroit vallon, au bord de « l’estey » ; puis il gravit les pentes du coteau. A Gueyte-lou, grand et beau domaine, dont le péristyle Louis-Philippe regarde en face la vallée du fleuve brillante à ses pieds, Mlle de Lagarette l’accueillit avec enthousiasme :

— Un monument pour nos pauvres morts ! Je sais, mon ami, M. le curé nous en a parlé.

C’était une spirituelle et aimable femme de soixante ans, alerte, les mains fines et le regard vif. Les grâces du dix-huitième siècle semblaient avoir ciselé son visage de jolie laide. Elle et son frère, qui n’avait jamais non plus voulu se marier, formaient une sorte de vieux ménage, admirable de délicatesse, de bonté touchante et de prévenances.

Bien avant que le garde, transpirant sous le soleil d’août, n’eût fait chez eux cette démarche officielle, M. et Mlle de Lagarette s’étaient inquiétés du monument. L’un et l’autre redoutaient, en matière d’art, la balourdise du pauvre maire.

— Il faudra que nous en parlions à Élisabeth, avaient-ils conclu.

Il eût été raisonnable, en effet, de consulter la jeune femme qui avait vécu à Paris, parmi des artistes, et devait garder au moins quelques-unes des relations de son mari. Mais le Conseil s’inquiétait surtout de choisir un emplacement : dans la commune, où chacun donnait son avis, les uns en tenaient pour la petite place plantée de platanes qui borde l’église ; certains plaidaient pour le cimetière, d’autres encore pour la croisée d’un chemin creux et de la grande route, endroit consacré par la feuillée ronde du « chêne de la Liberté ». Une année passa, pendant laquelle les décisions prises furent à chaque séance remises en question. Les vieilles querelles qui divisent les gens du coteau et ceux de la palud s’étaient ranimées ; le maire, bonasse, et qui ne voulait surtout « pas d’histoire », prodiguait des promesses à tout le monde, et d’autant plus facilement qu’il n’avait lui-même aucune opinion.

Une autre année s’étant écoulée, et la risée publique croissant peu à peu, le secrétaire de la mairie fit un coup d’éclat en découvrant un architecte. C’était un vieux maître, doux et effacé, qui s’était retiré pour finir ses jours dans une petite propriété et y vivait en philosophe, au milieu de ses livres et de beaux dessins, se délectant de rouvrir, l’été, sous une treille, un traité de Philibert de L’Orme relié en veau brun, qu’il avait acheté jadis sur les quais. Le garde le trouva assis sur une chaise pliante, à côté d’un pied de dahlia. Le vieux maître fut sensible à cette idée de clore par un pieux monument à de jeunes morts une vie chargée d’œuvres. Dans sa chambre, où l’ombre de la treille versait un jour vert, il accumula des dessins patients, envisagea tous les emplacements, et se montra d’une complaisance inépuisable.

— On voit bien qu’il n’a rien à faire, disaient les commerçants du village qui le voyaient passer, modeste et voûté, s’abritant du soleil sous un parapluie, et son soulier fendu sur un pied goutteux.

Il y eut grande séance le jour où il vint, un rouleau pressé sous son bras, présenter ses projets au Conseil réuni pour la circonstance. C’était par une matinée de dimanche toute vibrante du son des cloches. La salle de la mairie, qui ouvrait sur la cour de l’école par ses deux fenêtres, se remplit peu à peu de gens endimanchés, méfiants et sceptiques, devant lesquels les projets furent étalés sur la grande table et qui hochaient la tête en face des lavis, ne comprenant point ce qu’est un plan ni une coupe, mais voulant savoir d’abord ce qui serait le meilleur marché. Les plus dégourdis trouvaient qu’un bout de colonne sur un piédestal ne faisait pas beaucoup d’effet. Aristide Brun, tout en reconnaissant que c’était très bien dessiné, déchaîna un gros rire en disant que ce monument ressemblait à un chandelier.

M. Justin Videau, l’architecte, écoutait en homme qui a entendu beaucoup de sottises et plaidé toute sa vie dans le désert la cause de l’art. Il développa patiemment ses explications. Mais le secrétaire de la mairie lui en remontra. C’était M. Clastre, instituteur en retraite, un petit homme qui ne perdait pas un pouce de sa taille, solennel, en jaquette grise, pinçant une bouche de pédant de village sur son impériale blanche. Trente ans d’école lui avaient donné le pli des sentences et des remontrances : il parla de la Justice, de la Liberté et de la République, pour réclamer un coq gaulois. L’adjoint, qui avait de grandes idées, aurait préféré un poilu casqué et la croix de guerre. Puis la séance finit dans le brouhaha et la confusion.