Cependant, après bien d’autres hésitations, une stèle blanche finit par s’élever, à droite de l’église, entourée par la sollicitude de Mlle de Lagarette qui planta tout autour de petits cyprès. Pour donner au goût public une satisfaction, le vieil architecte, las de disputer, permit qu’on l’encageât dans des barres de fer, reliées aux angles par de gros obus.


Ce 11 novembre, la commune fut donc réveillée par les décharges répétées d’un petit canon villageois qui tirait ses pétards dans toutes les fêtes.

Ces détonations avaient pour effet d’exaspérer M. Virelade. Chaque fois, ses éclats de colère leur faisaient écho. Il éprouvait pour ce qui est bruit et manifestation populaire une mauvaise humeur agressive. C’était aussi pour sa femme, excellente, empressée autour de lui, mais qui ne l’avait jamais compris, l’occasion de dire précisément ce qui pouvait le mieux l’irriter.

Élisabeth, à travers une cloison, entendait leurs voix. Pourquoi sa mère reprochait-elle si naïvement à son mari, en un jour pareil, d’avoir de l’humeur ? La jeune femme, debout, en peignoir, tout en continuant de se coiffer devant une grande glace au cadre perlé, soupira à plusieurs reprises.

Cette scène durerait sans doute jusqu’au moment d’aller à l’église. Sa mère alors viendrait la chercher, avec un air d’attendrissement, prête à ces larmes qui glissaient de ses yeux si facilement. Le visage d’Élisabeth, dans la glace trouble, par-dessus une grande commode un peu cussonnée, sembla se défaire dans une expression d’amertume.

Il y avait dans sa chambre, exposée aux brouillards du fleuve, une odeur de moisissure et d’humidité. La jeune femme pencha la tête vers la lumière. Ses cheveux séparés coulaient sur ses joues.

Dehors, dans le jardin que les pluies de novembre avaient détrempé, c’étaient toujours les mêmes magnolias aux feuilles vernies doublées de cuir fauve, et au delà le fleuve brumeux où glissait un train de « sapines ». Elle s’approcha d’une des fenêtres. Combien cette journée grise lui jetait au visage le relent mélancolique des choses passées ! Elle s’enivrait comme d’une volupté déchirante de ces sensations qui lui faisaient mal. Des nuages couleur de plomb épaississaient un ciel de céruse. Un vol d’oiseaux se perdait là-bas, collier dénoué qui laisse fuir ses grains. Et elle revoyait un des petits tableaux préférés de Georges : la même atmosphère un peu hollandaise baignait les rives du fleuve bordées de roseaux. Il aimait ces études modelées dans le gris, qu’éclairaient seules quelques taches fines et précieuses, une voile rousse sur l’eau assombrie. C’était sa manière de se révéler, lui dont la sincérité n’apparaissait que lentement, à travers ses rêves, comme si les choses profondes de son âme ne pouvaient que dans le demi-jour affleurer enfin.

Un pas ferme descendait l’escalier. Son père sortait. Au dehors, les cloches sonnaient, sonnaient, comme pour hâter la fuite éperdue des goélands chassés de l’océan par le grand vent d’ouest. Il n’était que neuf heures et Élisabeth alla s’asseoir dans la galerie du premier étage. Deux portes-fenêtres ouvraient sur la terrasse mouillée, bordée de balustres, que supportait un petit péristyle. Des banquettes crevées se nichaient dans l’enfoncement des croisées. La jeune femme s’allongea contre une embrasure, son paroissien et ses gants posés sur sa robe. Son chapeau rassemblait de l’ombre sur son visage. Elle ferma les yeux et les rouvrit après un moment.

Son regard parcourait maintenant le large couloir tapissé de tableaux et de dessins, en face des fenêtres. Tout était pour elle souvenirs dans cette galerie. Les portraits rassemblés couvraient deux panneaux. Elle revoyait d’une part la famille de son père : des têtes brunes et énergiques, aux yeux d’ébène, engoncées dans des cols du temps de Louis-Philippe et de Napoléon III. Une belle jeune femme, à la figure de madone, avec sa longue boucle noire glissant sur le cou, était cette Italienne que le grand-père Virelade, alors armateur à Marseille, rencontra dans un de ses voyages, aima, épousa, pour la tourmenter jusqu’à sa mort par sa jalousie passionnée. Par elle, du sang milanais s’était mêlé à ce sang de Gascogne, déjà si chaud, qui brûlait leurs veines. Toute enfant encore, Élisabeth s’arrêtait souvent pour la regarder, attirée peut-être par l’aimant d’un secret amour, prise jusque dans l’âme, ne se lassant pas d’interroger ce beau visage qui, disait-on, rappelait le sien.