Bien différent apparaissait le panneau consacré à la famille maternelle — médiocres toiles, yeux incolores — où les daguerréotypes piqués voisinaient avec une sainte Geneviève brodée au passé. Cependant Georges leur accordait une préférence à peine ironique. Le portrait d’une vieille dame à lunettes, coiffée de rubans jaunes, le faisait sourire. C’était près de ces gens tranquilles qu’il aimait se réfugier, sur un fauteuil bas, comme si les terribles Virelade l’eussent heurté et inquiété. Que de fois, au crépuscule, elle l’avait trouvé, accoudé, tenant dans ses mains un livre entr’ouvert. Elle entrait, étouffant ses pas, se penchait par-dessus sa tête… Ses lèvres touchaient le beau front massif. Il avait parfois un violent sursaut de frayeur, étant sujet à des craintes étranges… Puis ses traits s’apaisaient et se détendaient. Quel charme émanait de lui, à ces heures-là, libérant une expression douce et heureuse qui montait du fond de sa vie ! Sa physionomie un peu terne semblait transformée et renouvelée. C’était à ces moments qu’elle prenait conscience d’une qualité d’âme qui la ravissait. Maintenant, après quatre années, combien d’images laissées par Georges fondaient peu à peu, sacrifiées à celle-là dont reparaissaient toujours les empreintes, fleur de douceur, de recueillement, respirée jusqu’au plus intime du cœur. Le temps, qui dissipe de si fortes fièvres, n’atténuait même pas cette chose impalpable… le rayonnement d’une beauté secrète baignant les traits qu’elle avait aimés.
Les cloches sonnent, sonnent largement. Mon Dieu, elle n’a pas besoin de cette clameur pour se souvenir. Mais une voix l’appelle, des portes battent précipitamment :
— Je te croyais partie. Ton père, où est-il ?
Il brume un peu sur l’auto grise encroûtée de boue qui les emporte vers l’église. Mme Virelade baisse la glace pour demander et le panier aux provisions n’est pas oublié. Puis elle se désole parce que son mari refuse de mettre ses gants. Les roues font jaillir une boue jaune, dans un chemin de propriété défoncé par le pas des vaches ; les fossés débordés baignent les vignes basses ; des gouttes d’eau emperlent les fils de fer. Les coteaux, sous leur manteau de bois presque dépouillés, sont ce matin d’un gris noir de fer tout taché de rouille.
L’auto dépasse des groupes de gens endimanchés. Il y a, sur la terrasse du presbytère, quatre petits drapeaux que le curé lui-même a dû attacher. Encore une détonation, et voici la place noire de monde, le monument enveloppé d’étoffe tricolore entre les cyprès minuscules. Dans le porche ouvert se creuse l’église, pareille à une grotte obscure étoilée de cierges.
Il en était dans cette commune de France comme dans beaucoup d’autres : depuis quatre ans que l’armistice avait fait éclater son feu de joie, dans un ciel d’azur miraculeux, la vie s’était reformée comme se cicatrisent les plaies. Les cellules vivantes se multipliaient fiévreusement pour dévorer les cellules mortes. Bien des veuves n’avaient même pas attendu ce signal pour « reprendre un homme » ; les jeunes filles pour renouer, en robe du dimanche, ces guirlandes claires d’amoureux que les autos disloquent en travers des routes. S’ils étaient revenus inopinément, les jeunes Girondins pour lesquels on avait tant pleuré, gémi, harcelé le facteur, interrogé mystérieusement les somnambules, combien auraient pu reprendre leurs espadrilles et leur vieux béret sans bouleverser les petites maisons tapissées de vigne ?
Les grands événements étaient redevenus les gelées du printemps, les invasions de l’oïdium qui blanchit les mannes, du mildiou qui sèche la feuille, de la cochylis qui troue le grain vert, décharne le grain mûr, laissant flétrie la grappe dégonflée dans la guirlande indigo des astes. Il était parlé comme par le passé des vins réussis et des « petits vins ». Chacun connaissait le chai de son voisin. On s’abordait toujours en se racontant qui a vu le lièvre, dans ce pays sans gibier où chaque vigneron a son chien de chasse, bâtard noir ou jaune qui se traîne sur ses talons par les soirs d’août, les flancs battants et la queue basse, tout vaseux d’avoir cherché à boire dans les fossés vides.
Il n’y avait rien de changé que le prix des choses et les exigences des épiciers. Les plus petits boutiquiers, charcutiers et autres, filaient bien entendu dans des autos neuves, sur les belles routes ombragées d’ormeaux. Les temps nouveaux, c’était aussi le syndicat des ouvriers agricoles qui sortit un jour de l’auberge, sans qu’on sût comment, et cet autre syndicat des propriétaires, formé à grand’peine, laborieusement réuni pour décider du prix des journées, après quoi chacun avait fait de son mieux selon son humeur, sa récolte et les circonstances.
Dans la foule noire agglutinée autour de l’église, déjà larmoyaient plusieurs de ces femmes qui ne finissent jamais l’année sans avoir brouillé deux ou trois ménages. Combien dissimulaient, dans un coin d’armoire, tout un dossier de lettres anonymes sur petit papier quadrillé ! On voyait aussi, sous leur feutre, quelques exemplaires de ces vieux avares, tannés et recuits comme des loups de mer, qui gardent sur une poutre de leur grenier, dans un cocon de toiles d’araignées, un pot de jardinage plein de pièces d’or. Mais un sérieux extraordinaire changeait les visages. Chacun s’abordait avec un air de cérémonie. Les regards se portaient vers les femmes qui fendaient les groupes, leur mouchoir aux yeux, tirant par la main un petit enfant. Une considération particulière les enveloppait. L’heure était venue de reconnaître, dans leur malheur, le titre de noblesse qui met sa marque sacrée sur une famille. Les plus frustes et ceux-là mêmes dont l’âme disparaissait dans une chair épaisse, sentaient en eux une vague lueur de cette grande idée.