Le déjeuner fut long et tranquille, avec la succession de ces plats onctueux, parfumés, dans lesquels se fondent les volailles engraissées à l’ombre de la maison, les légumes arrachés le matin même, trempés de rosée, dans le potager. Le vin rouge, d’un rubis fané, décanté une heure avant par M. de Lagarette, avait tiédi sur la cheminée. Une autre bouteille, toute sirupeuse d’un vin d’or, fut au contraire retirée au dernier moment d’un cellier obscur. Quand on le versa, les verres s’embrumèrent. M. de Lagarette remua lentement cette liqueur glacée, chaude d’un feu secret, ramassée chez lui graine à graine, vieillie dans son chai, et d’où montait l’arome de tout ce qu’il aimait. Lui aussi était un vrai Girondin. Il avait voyagé dans l’Europe entière pour placer des vins, prêché avec son léger accent bordelais des Anglais, des Russes et des Hollandais, rapporté des cigarettes à bout doré de Saint-Pétersbourg, des cigares belges, toujours désolé et scandalisé de ne voir nulle part les grande crus traités comme il le faudrait. Personne ne voulait savoir comment on doit laisser « reposer » le vin, le fouetter, le soutirer, le mettre en bouteilles. Lui, au contraire, avec l’amour de l’artiste qui offre son chef-d’œuvre, du connaisseur qui dispose le meilleur jour, entourait ses bouteilles de soins infinis.

Mlle de Lagarette, fine, distinguée, en robe montante, le visage bistré et vif sous ses cheveux gris, présenta à Élisabeth de tremblants chasselas, conservés en poches, dont se détachaient seules les graines flétries. Tous trois parlèrent de ces beaux fruits d’arrière-saison, tachés de rousseur, que Georges disposait pour les peindre dans un compotier. Il n’était rien, dans cette transparente et tendre journée, qui ne semblât vu à travers son âme.

Après le déjeuner, sur le péristyle, un peu écrasé par un vieux manteau à pèlerine dans lequel sa personne semblait se réduire à rien, M. de Lagarette demanda à Élisabeth comment l’exposition s’organiserait. Il ne doutait pas qu’elle trouvât beaucoup d’appui chez les Bordelais et leurs amis fixés à Paris dont il repêchait un à un les noms. Le plus éclatant était celui de M. Lopès-Welsch, le sénateur, qui ne résidait pas beaucoup en Gironde, mais qui y était propriétaire d’un cru célèbre devenu pour lui une sorte de fief électoral. Il appartenait à ce clan de grands financiers étrangers à la région, qui ont dans leur château un administrateur choisi dans les meilleures familles du pays ; les négociants des Chartrons, quand ils venaient à Paris, étaient reçus chez lui, et aussi les écrivains, les jeunes artistes qu’éblouissait un peu son luxe et charmaient ses manières affables de politicien. M. de Lagarette, qui dînait dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré deux ou trois fois par an, vanta l’agrément de ces réceptions où des personnalités de toutes sortes, d’une grande ouverture d’esprit, se trouvaient réunies. Les jeunes gens surtout étaient portés à le considérer comme un protecteur magnifique, allié à la plupart de ceux qui détiennent pouvoir et fortune, si bien qu’un mot de lui avait le don de faire ouvrir instantanément les portes fermées. Tout cela était vrai, sans doute, mais il semblait à Élisabeth que M. de Lagarette jugeait de ces choses avec un optimisme trop généreux, sans démêler des dessous plus complexes, et un noyau de dureté et d’égoïsme qui lui répugnait.

Il cita aussi des peintres, des écrivains : tous, certainement, ne demanderaient qu’à faire sur le nom de Georges une manifestation d’amitié et de souvenir.

Sa sœur, qui déplaçait son fauteuil d’osier, déroulait un store pour se garantir d’un petit vent du nord, parla la première de Lucien Portets.

— Lui aussi, Élisabeth, aimait beaucoup Georges, et vous secondera mieux peut-être que vous ne croyez.

M. de Lagarette s’excusa affectueusement de la contredire : elle s’obstinait, affirmait-il, dans des illusions. Si Lucien avait, comme M. Lopès-Welsch lui-même l’assurait, des dons remarquables, sa sauvagerie le condamnait à n’être jamais qu’un mécontent et un isolé. Sous des apparences de timidité, il cachait une indépendance obstinée, la crainte de s’ennuyer au milieu du monde, et un orgueil extrême qui l’éloignait même de ses meilleurs amis. Chez M. Lopès-Welsch, où il avait débuté comme secrétaire pour n’y demeurer que quatre ou cinq mois, tout cela était apparu ; et son protecteur, en lui trouvant une vague situation dans une Revue, avait montré la plus grande longanimité en même temps qu’un assez vif désir de s’en débarrasser.

Élisabeth, assise au soleil sur une marche de l’escalier, songeait à certaines lettres de Lucien ; mais, de leur correspondance, elle n’avait jamais parlé, et un sentiment mal défini lui faisait taire tout ce qui était lié à cette amitié. Mlle de Lagarette, seule, approuvée cette fois par son frère et prétendant connaître « le vrai Lucien », parla des études brillantes de leur protégé : un petit roman d’analyse, Alphonse, publié sous son pseudonyme l’année précédente, leur avait assurément déplu à tous deux par l’âpreté du ton et aussi la totale amoralité. Mais la littérature moderne semblait on ne peut plus singulière et les bons esprits mêmes, ou ceux qui avaient longtemps paru l’être, en venaient à favoriser ce qui était hors du sens commun ; la veille encore, dans son journal d’opinion pourtant modérée, M. de Lagarette avait lu des insanités : un jeune homme, dont on ne connaissait pas même le nom, était appelé un nouveau Flaubert ; le même critique, la semaine précédente, avait prétendu que Balzac était un bon travailleur, peu intelligent. De tels jugements, qui font couler l’encre à Paris, tombent en province sous le mépris.

— La bourgeoisie doit être un rempart, déclara M. de Lagarette, qui entendait par là qu’il fallait résister de toutes ses forces au flot montant des idées absurdes.

A plusieurs reprises, pendant l’après-midi, comme l’une et l’autre se promenaient au soleil dans les lacets de la garenne où leurs pas s’imprimaient sur le tapis poisseux des feuilles de chênes, Mlle de Lagarette reparla à Élisabeth de son jeune ami. Dans la manière dont les choses se présentaient à son esprit, un garçon comme Lucien, assez riche, rétif, d’un caractère malheureux, devait finir par tomber dans les pires mains ; les plus dangereuses étaient assurément celles de ces dames aux dehors brillants, cauchemar des familles et des vieux amis. Ah ! si elle avait pu le marier ! L’admiration qu’elle éprouvait pour la jeune femme, sa confiance dans la beauté absolue d’une âme si haute, la lui faisait voir opérant en quelque sorte le sauvetage de Lucien.