— De quoi se mêle-t-elle ?

Lui-même se proposait de dire, immédiatement, et de la manière la plus péremptoire, que sa fille était maîtresse d’elle-même, au-dessus des critiques, et qu’il l’approuvait. La jeune femme avait eu beaucoup de peine à le retenir.

Le piétinement des préparatifs rendant la conversation impossible, Élisabeth se tait. Elle ne redoute pas sa belle-mère, majestueusement retirée sur ses positions, et qui l’a reçue avec cette diplomatie que possède à fond toute forte personnalité formée en province. Elle appréhende les derniers jours, l’attendrissement. Il y a une grande tristesse à être aimée uniquement, aimée à l’excès ! Son père lui dira peut-être au dernier moment : « Pars, si tu le veux, mais je n’ai pas encore compris ce que tu vas faire. » Il croit donc que c’est fini pour elle d’espérer, d’attendre, de respirer passionnément l’atmosphère de l’amour, l’orgueil de l’amour, à la manière des solitaires qui tirent leur vie d’un inépuisable secret de leur âme.


A Gueyte-lou, la veille du départ, son cœur étant prêt à s’ouvrir, elle a senti le violent et délicieux désir de parler de Georges.

Elle avait traversé à pied la palud fumante et monté la route en lacets taillée dans le roc. La lumière argentait le bonnet de fourrure baissé sur ses yeux. Il avait gelé le matin et de vertes plaques de glace fondaient dans les herbes au bord des fossés. C’était une de ces journées où s’effacent les premières rides. Quelques nuages impalpables comme une haleine se diluaient dans un ciel d’azur transparent. Combien elle aimait cette atmosphère girondine qui baigne d’un éclat riant les petites maisons, les garennes grandes comme un mouchoir à flanc de coteau. Mais ces bouquets d’arbres, ces pruniers marbrés de lichen, cette campagne gonflée, vallonnée, qui regarde par toutes ses pentes la chenille d’argent de la Garonne, qu’est-ce que cela eût été pour elle si elle ne l’avait pas possédé plus intimement dans l’œuvre de Georges ? Cette beauté, elle l’avait respirée dans ses mains, sur son épaule, tout contre ce cœur dont le battement ralentissait peu à peu le sien. Maintenant encore, après quatre années, chaque gorgée d’air semblait nourrir au fond de son âme cette royale substance d’un secret d’amour.

— A table, lui dit M. de Lagarette, venu vers elle dans l’allée d’ormeaux.

Le sourire de l’accueil plissait sa figure qu’une sagesse aimable avait affinée. Depuis le matin, sa sœur et lui se réjouissaient du beau temps. Tous deux avaient un amour extrême pour le magnifique panorama que fonce à l’horizon l’indigo des Landes.

Leur longue maison tournée vers le couchant, vitrée et claire comme un belvédère, avec son péristyle monté sur un haut perron, ne semblait faite que pour absorber du matin au soir cette vue nuancée.

Pendant le déjeuner, dans la salle à manger qui sentait la pomme Calville, Élisabeth fut la première à parler de Georges. Ses vieux amis, qui les avaient l’un et l’autre connus enfants, admiraient ingénument que deux natures d’élite se fussent ainsi rapprochées, liées, dans un de ces sentiments invincibles qui se dénouent en longs souvenirs. Élisabeth, pour avoir bu le philtre d’un grand amour, leur semblait revêtue d’une ardente et chaste beauté. Leurs yeux délicats et pâlis par l’âge s’éclairaient en la regardant. Nulle part, la jeune femme n’avait senti tant de respect, de soins attentifs, comme si ces deux célibataires tendrement unis honoraient en elle un mystère que leur vie ne connaîtrait pas.