Dans le vestibule, une petite lampe Pigeon tremblotait au bord du billard. L’odeur du vin nouveau remplissait la maison. M. Virelade accrocha au portemanteau sa pelisse mouillée, s’ébroua, essuya son front et se dirigea vers l’escalier. Après toute une journée passée dans l’île, à surveiller des équipes de terrassiers et de charpentiers qui enfonçaient le long de la berge ravagée par les mascarets des poteaux de mine, il se sentait mieux, les nerfs détendus. Le projet d’Élisabeth, s’il lui était pénible, touchait cependant son cœur toujours jeune, dans lequel jamais sa manie de pessimisme n’était descendue.
Mme Virelade s’était promis de ne rien lui dire des événements de l’après-midi, mais à peine eut-il pénétré dans le petit salon, au visage contraint de sa femme, il eut l’impression que quelque chose s’était passé et qu’on lui cachait.
Après le dîner, tous trois s’installèrent, comme chaque soir, autour de la lampe de porcelaine à filets dorés. Au bord du cercle lumineux luisaient les meubles noirs marquetés d’ivoire et les vitres d’une petite armoire. M. Virelade, enfoncé dans un grand fauteuil aux ressorts cassés, à côté d’un amas croulant de volumes, laissait en lisant s’éteindre sa pipe. Sa femme, fatiguée par les émotions de la journée, luttait en vain contre le sommeil. De temps en temps, elle avait de brusques mouvements de tête qui la réveillaient.
La pluie ruisselait au dehors. C’était une de ces soirées d’automne où Élisabeth avait l’impression que la maison entière frémissait, arche perdue, au milieu du jardin submergé et des terres grasses. Mais jamais, aussi profondément que ce soir, elle n’avait pénétré l’âme de son foyer, cette atmosphère de confiance totale qui la remplissait de tendresse et de gratitude. Les siens, du moins, s’ils ne la comprenaient pas jusqu’au fond, avaient en elle une foi absolue. Qu’importaient les autres… Un moment, sentant les larmes prêtes à l’envahir, elle ferma les yeux : une humiliation infinie lui noyait le cœur.
Bien qu’elle se refusât à faire des visites, Élisabeth promit à sa vieille amie, Mlle de Lagarette, de déjeuner à Gueyte-lou avant son départ.
A la fin de novembre, la lune nouvelle éclaircit le ciel, et le soleil rose, apparu après sept heures derrière le coteau, éclaira la palud fumante de brumes légères à travers lesquelles brillaient des perles de gel.
Dans les règes de vignes, tapissées d’herbe dure et de seneçon, les paysans commençaient la taille. Leur sécateur au-dessus des ceps d’un noir de suie semblait hésiter, puis tombait la chevelure emmêlée des astes. A tout instant, ils s’interrompaient pour détacher de leurs sabots, avec une « curette » en bois, des boulets de glaise et racler aux chevilles leurs bas tricotés. Derrière eux, des femmes courbées, ramassant la jonchée de sarments dans leur tablier, faisaient des fagots.
Élisabeth, le cœur plein d’adieux muets, entrait et sortait, regardait vaguement, cueillait dans un massif de rosiers bas tout embroussaillés la dernière petite rose striée de carmin, à peine grosse comme une noisette. Sa mère la rappelait. Mme Virelade n’en finissait pas de rassembler quantité d’objets. Un matin, il fallut rechercher les malles, dans une grande pièce qui servait de débarras derrière la cuisine. La porte de bois, péniblement poussée, éclaira des barriques remplies de cendre et le plus bizarre bric-à-brac, M. Virelade achetant aux expositions toutes les machines possibles que l’on rebutait pour n’avoir pas su s’en servir. Cadiche et Seconde, se frayant un passage au milieu des sulfateuses, dressèrent contre le mur la broche spéciale qui servait à rôtir les dindes. Un vinaigrier gouttait dans l’ombre, élargissant sur le carreau une tache bordée de moisissures.
Ces derniers jours laissaient à Élisabeth une impression de fatigue extrême. Combien elle avait hâte de s’en délivrer ! Sa mère, toujours conciliante et illusionnée, s’était promis de ne rien dire à son mari des propos qui l’avaient troublée. Mais M. Virelade possédait un flair infaillible pour dépister ce qu’elle lui cachait. En une soirée, et aussi sûrement que l’aurait pu faire le juge d’instruction le plus exercé, il lui avait arraché une partie de la vérité, rétabli le reste, et passé par les sentiments de mépris, de fierté blessée et d’exaspération qu’elle redoutait plus que tout au monde. Il lui paraissait monstrueux que Mme Borderie prétendît dicter sa conduite à Élisabeth.