— Ne vous inquiétez pas, dit-elle seulement, vous savez bien qu’on ne doit donner à ces choses aucune importance.
Elle ôta son chapeau et alluma, avec des gestes qui s’efforçaient de rester paisibles, une petite lampe sous la bouilloire en cuivre rouge. Elle-même, chaque jour, préparait le thé que Seconde n’avait jamais su faire. Mme Virelade, rassérénée par son air calme, la regardait disposer sur le napperon d’un plateau de laque les tasses minuscules, les petites cuillers, la théière chinoise dont l’anse était formée par un brin de jonc. L’eau ayant commencé de chanter, elle rapprocha un peu son fauteuil :
— Je lui ai bien dit, commença-t-elle…
Et elle reprit, avec plus d’abandon cette fois, le compte rendu de la conversation, donnant des détails et développant ses moindres réponses avec complaisance. Au premier moment, le trouble que toute sa personne avait avoué lui donnait un peu d’inquiétude ; maintenant qu’Élisabeth était là, avec son beau regard, ce port de tête si doux et si fier qui la ravissait, il lui semblait que sa seule présence dissipait les miasmes.
Combien elle avait eu raison de dire que sa fille ne ressemblait pas à tant d’autres femmes ! Quelle différence entre ce sérieux, cette gravité tendre, et la folie de plaisir qui s’était emparée du monde ! La calomnie même ne l’atteignait pas. Et elle la regardait, par-dessus la table couverte d’un tapis de laine où les tasses veinées de bleu s’embuaient de fumée légère. Le ciel de quatre heures pâlissait entre les nuages ballonnés de pluie qui montaient de l’ouest. Comme elles étaient bien, toutes les deux, se comprenant si parfaitement ! Dans l’auréole des petites rides, les doux yeux couleur d’amande brûlée s’éclairaient d’amour :
— Nous n’en parlerons pas à ton père, ajouta-t-elle, tandis qu’Élisabeth, de ses longues mains brunes, ramassait les miettes. Tu penses bien que lui, ne supporterait pas…
— Certainement, avait répondu la jeune femme, d’une voix un peu sourde, et elle était passée dans la galerie où sa mère un moment l’avait entendue aller et venir, sans pressentir quelle révolte profonde ne lui permettait pas de rester en place.
La pluie tombait quand M. Virelade, dans sa vieille peau de bique rousse marbrée d’un cuir noir, débarqua au bas de la cale. L’eau d’un gris fouetté était basse. Il remonta d’un pas ferme la pente pierreuse, et appela deux ou trois fois son grand épagneul qui se coulait entre les aubiers envahis d’ombre, flairant dans la vase des odeurs suspectes.
D’un doigt impatient, il frappa à la porte de la cuisine que l’on tenait fermée le soir par crainte des rôdeurs. Dans la cheminée veloutée de suie, un feu de vigne allongeait au-dessous de la crémaillère ses langues de flammes. Tout à côté, dans un coin d’ombre, au hublot d’une haute horloge gainée de bois, un balancier allait et venait, pareil à un rond bouclier de cuivre.
Le premier coup d’œil jeté sur le maître révéla que son mécontentement semblait dissipé. Seconde, empressée, ouvrit sous ses yeux une casserole de terre où de gros cèpes, couleur de tabac, rissolaient dans l’huile. Le hachis d’ail était déjà préparé, au coin de la table, sur une épaisse planche brune que tous les couteaux, en débandade au fond des tiroirs, avaient entaillée. Un grand garçon de vingt ans, la figure rouge sous des mèches collées de cheveux noirs, se trouvait assis sur la plaque du foyer, fendant du vime. Une botte déliée couvrait ses sabots. Quand M. Virelade, sans demander d’explications, félicita Seconde sur le plat de cèpes, un sourire silencieux fendit son visage.