Dans ces derniers mots, par une intonation méprisante, Mme Borderie trahissait sa longue rancune pour cette société où elle n’avait jamais pénétré, mais qu’elle voyait à distance composée de bohèmes, de gens aux mauvaises mœurs, et contre laquelle son esprit d’autorité avait échoué. Pendant dix ans, inattentive aux éclaircissements que Georges s’efforçait de lui donner, elle n’avait eu d’autre volonté que de l’en retirer. Qu’Élisabeth y revînt seule, c’était révéler un goût de l’imprudence, du désordre peut-être, que sa famille serait bien coupable de ne pas combattre.

— Il vaudrait mieux qu’elle se remariât, conclut Mme Borderie, d’un ton péremptoire.

— Ma bonne amie, comment pouvez-vous dire ? Vous savez bien que jamais elle ne consentira…

Berthe Virelade, les épaules courbées sous son châle, sentait monter dans toute sa personne une révolte de mouton qu’affole la plus injuste persécution :

— D’autres sans doute se remarient, mais qui n’avaient pas aimé de cette façon…

Elle-même s’étonnait de ces paroles qui l’entraînaient au bord d’un monde inconnu. Sa naïveté aussi s’émouvait, cet incurable optimisme de la femme mariée de bonne heure, par un arrangement de famille, et qui approche de la soixantaine sans avoir connu les angoisses brûlantes de la chair. Il lui paraissait naturel que sa fille vécût d’un souvenir. Tant d’autres veuves, jeunes comme Élisabeth, s’étaient résignées ! C’était la conception paisible des vieilles familles, à laquelle son esprit un peu distrait mêlait un charme d’idéalisme. Toute la douceur de la vie tenait pour elle dans les affections familiales. Sa nature, portée aussi à tirer du plaisir des petites choses, imaginait aisément les moyens d’occuper les jours : Élisabeth finirait par s’intéresser à la Flaütat, comme elle-même s’y était attachée, et peu à peu s’apaiserait ce sentiment encore si ardent qui l’occupait exclusivement.

— Vous ne vivez que d’illusions, affirmait Mme Borderie, acharnée à déchirer ce tissu de rêves qui l’exaspérait. Votre fille a passé sa jeunesse à lire. C’est un caractère romanesque qui n’a point de goût aux choses utiles…

C’était le grand grief de Mme Borderie que ces longues promenades solitaires de la jeune femme pendant lesquelles on l’apercevait, lisant en marchant, ou assise au bord d’un talus herbeux, les yeux fixés sur un point vague de l’horizon. Qu’elle eût cherché des distractions, ou passé ses journées à parler de choses futiles avec des amies, même les moins sérieuses, tous l’auraient trouvé naturel ! Mais ce silence, ce rayonnement d’une vie intérieure…

Quand Élisabeth rentra, un quart d’heure après que Mme Borderie, triomphante, se fut retirée, elle trouva la porte du salon ouverte et sa mère en larmes.

Sans doute, Mme Virelade, pour la ménager, ne fit-elle des propos tenus en des matières si délicates qu’un récit très atténué. Mais, si éloignée que fût la jeune femme de la mesquinerie humaine en général, et campagnarde en particulier, elle comprit : un peu de sang brunit son nerveux visage que le grand air humide avait rafraîchi :