Mme Virelade, entrée enfin, s’excusait sur un ton aimable et peiné, avec une grande facilité de parole : c’était à ces moments qu’elle aussi prenait conscience de tout ce qu’il y avait dans la maison d’un peu négligé. Ses yeux allaient, avec une sorte de surprise désolée, de la rosace délabrée aux grandes taches d’humidité : « Sur cette palud mouvante, les vieilles demeures s’affaissaient peu à peu… Le piano aussi s’abîmait. » Mais Mme Borderie, interrompant ses lamentations sur l’hiver proche, la pressait déjà de questions nettes et coupantes.
Au dehors, le ciel était doux avec de grands nuages déchirés sur du bleu de lin. Une charrette chargée de barriques passait sur la route. C’était l’heure où Mme Virelade, un léger fichu sur ses cheveux gris, commençait chaque après-midi sa promenade autour du jardin, s’arrêtant dans le potager devant les plates-bandes fraîchement remuées, et considérant avec plaisir les petits semis. Mais ce jour-là, prisonnière dans son grand salon, elle attendait avec angoisse qu’Élisabeth vînt la délivrer.
Dès les premiers mots, quand sa visiteuse avait fait au départ projeté une allusion assez acerbe, elle avait cru qu’il s’agissait d’un simple froissement d’amour-propre, que quelques explications sauraient apaiser. Mais, de phrase en phrase, par une progression implacable, Mme Borderie révélait des pensées que l’indulgente mère n’aurait même jamais soupçonnées. Ses yeux un peu somnolents, qui ne voyaient le mal nulle part, s’ouvraient effarés :
— Personne n’imaginera des choses pareilles.
Dans l’atmosphère paisible de ce grand salon campagnard, les deux voix se heurtaient : l’une, aiguë, harcelante, l’autre un peu voilée, venue du cœur, impuissante à rien refouler par longue habitude de se répandre comme sur le rivage une eau molle et douce.
Mme Virelade s’enveloppait dans un châle noir. Sa figure un peu effacée, toute marquée de petites rides, paraissait vieillie, fatiguée par des pensées incompréhensibles. Ainsi, parce qu’Élisabeth voulait se consacrer à la mémoire de son mari, le monde se dresserait pour la suspecter dans ses intentions ! Les mots de scandale et d’aventure, résonnant durement dans son cœur faible, la bouleversaient :
— Peut-être pourrait-on penser cela d’une jeune femme coquette et frivole, comme on en voit tant… Mais Élisabeth !
Dans ce nom, prononcé avec une sorte de culte attendri, elle mettait toute son admiration pour l’enfant grandie sous ses yeux, d’un caractère parfaitement élevé et noble ; pour la jeune femme qui, depuis quatre ans, vivait isolée dans cette maison, brûlée par sa peine, à qui l’on pouvait bien reprocher parfois d’être singulière et trop concentrée, mais dont la dignité, les manières, la personne entière semblait porter la marque d’un monde supérieur. Comment, la voyant, pourrait-on lui prêter d’autres sentiments que ceux de son âme ? La mère, sans avoir jamais pénétré sa fille, sentait dans sa tendresse la force mystérieuse de la vérité :
— C’est pour Georges qu’elle veut le faire.
Mme Borderie, dans un geste de pitié feinte, élevait ses deux mains gonflées. Un gros bracelet d’or enserrait son gant. Si Élisabeth voulait vendre les tableaux de son mari, comme c’était son droit, puisqu’un testament — bien hâtivement rédigé d’ailleurs — l’instituait l’unique héritière, il y avait des marchands qui s’en chargeraient. Ce n’était point l’affaire d’une jeune femme de s’en occuper. Tout ce qu’on avait pu lui dire sur le monde des artistes ne réussissait donc pas à la mettre en garde !