Elle comprenait, elle, tout ce qui se cachait de sensibilité blessée dans la nature de son père. Personne plus que lui ne l’avait aimée, d’un sentiment profond, orgueilleux, qui se refusait au partage. Quoi qu’elle pût dire, il était jaloux. Il l’avait été de son gendre. Les Borderie lui paraissaient d’une autre race, mesquine, égoïste, dénuée de cet instinct de grandeur qu’il sentait en lui et chez les siens. Lorsqu’il se heurtait aux droits de ces « gens-là » sur Élisabeth, son cœur se cabrait. Il ne pouvait supporter qu’elle leur appartînt. Pourquoi avait-elle fait ce mariage ? Néanmoins, entre sa fille et lui, un flot de tendresse rejaillissait sans cesse qui emportait tout.
La nouvelle du prochain départ d’Élisabeth ayant commencé à se répandre, Mme Borderie accourut. Le dépit de n’avoir pas été prévenue la première enflait sa personne courte, ronde et roulante, engoncée dans une de ces toilettes qui font de l’effet à la campagne.
Les petits froissements qui entretenaient quelque excitation entre les Virelade et les Borderie ne pouvaient surprendre personne. Il n’était pas possible de trouver des gens plus différents dans les goûts et les habitudes. C’est ainsi que M. Auguste donnait libéralement à ses paysans son vin le meilleur. Mme Borderie, au contraire, ne leur accordait par an qu’une ou deux barriques, et encore prises dans le vin de presse. Les années passaient sans étouffer le souvenir d’un après-midi de septembre, où ses vendangeurs assis sur leurs paniers et bastes renversés au bout d’une vigne, lui envoyèrent une délégation pour des affaires de piquette tournée et de soupe claire.
Mme Borderie répétait chaque jour qu’elle entendait être maîtresse dans sa maison. Son mari même ne s’était jamais hasardé à lui disputer cette autorité. Tous deux d’ailleurs se ressemblaient par le goût de l’ordre : leur idéal était de s’assurer dans les meilleures conditions une vie confortable. M. Borderie, comme les Eyquem qu’illustra Montaigne, s’était patiemment enrichi dans le commerce des morues. Son esprit de prudence était renommé : jusqu’à sa mort survenue quelques mois avant la guerre, il n’avait jamais manqué d’examiner toutes choses à tête reposée, ne se décidant qu’avec la plus extrême circonspection. De même, il entretenait sa maison et ses vignes avec une application scrupuleuse. Son grand souci était de drainer l’humide palud. Nulle part les canalisations n’étaient si bien entretenues, les fossés si larges. Au moment du phylloxera, quand M. Virelade, surexcité, vint lui proposer d’inonder, il le regarda avec une sorte de pitié glacée et lui répondit : « Non, monsieur, je ne mettrai jamais l’eau chez moi. J’ai passé ma vie à l’en faire sortir. »
Qu’un artiste naquît, sensible et rêveur, dans ce milieu de vieille bourgeoisie admirablement solide et équilibré, cela avait été une singulière fantaisie de la Providence. Sans doute fallait-il que fût humilié, par cette extraordinaire aventure, l’orgueil de ce ménage qui se flattait d’avoir tout prévu. M. Borderie, avec ses yeux peu animés dans un visage rasé, ne comprit jamais. Il opposa à son fils un entêtement qui fut approuvé par son entourage.
M. Auguste allait chez ses voisins de mauvaise grâce, Mme Borderie ne découpant pas une volaille sans lui dire qu’il n’en mangeait point chez lui d’aussi bonne. Et ainsi de tout. Quant à Élisabeth, elle avait conscience qu’il n’était rien dans sa personne qui ne parût mauvais à sa belle-mère. A peine était-elle entrée dans cette grande maison carrée, astiquée et nette, qu’elle s’y sentait une étrangère. Cette sensation de déplaire l’accablait vraiment. Partout où elle était passée, avec son regard chaud, son intelligence vive et attrayante, elle réussissait si vite à prendre les cœurs : au temps où elle faisait ses études, dans un cours de Bordeaux, les professeurs ne s’étaient jamais lassés de la préférer ; à Paris, les amitiés l’avaient entourée. C’était alors que s’épanouissait sa beauté marquée surtout de sensibilité et d’intelligence. Mais, dans ce milieu hostile, sa physionomie se fermait : que répondre quand sa belle-mère en revenait toujours aux tracas quotidiens et au prix des choses ; et si quelquefois elle essayait de ramener l’entretien vers Georges, il lui semblait que le cher visage se détruisait peu à peu dans l’ombre.
Mme Borderie, apparaissant à la Flaütat, causait un peu de saisissement. Chacun se sentait vaguement en faute. La cuisinière, Seconde, qui la vit venir, retourna d’un geste rapide son tablier bleu. Dans le vestibule, sur les grands fauteuils Louis XIII à verdures et sur le billard, le linge de la dernière lessive était entassé. Elle s’en excusa avec toutes sortes de considérations paysannes sur la difficulté de « faire sécher » et le mauvais temps.
Cependant Mme Borderie montait d’un pas lourd l’escalier un peu délabré, parcourait la galerie dans toute sa longueur, entrait dans le grand salon dont Seconde, allant vivement d’une fenêtre à l’autre, ouvrait les volets.
Un moment s’écoula. Mme Virelade, que les visites surprenaient toujours, se faisait attendre. Élisabeth avait été porter des lettres à la poste. Mme Borderie, installée dans une bergère, eut le temps de braquer son face-à-main sur toutes les choses. Ce grand salon avait bien du charme, avec ses fenêtres claires sur le jardin et tant de meubles très divers, mais d’un caractère noble et délicat, et qui semblaient associés par une longue et douce habitude. Il y avait, au-dessous d’une glace vénitienne, une table massive. Des feuillages d’automne, mêlés de perles vermillon, débordaient d’une coupe japonaise. Sans doute était-elle venue autrefois par la malle des Indes, avec d’autres porcelaines parfumées de thé. Dans une encoignure, sur un petit guéridon en marqueterie, une touffe de roses d’arrière-saison — neige et soie flammée, grenats presque noirs — avaient laissé choir deux ou trois pétales. Mme Borderie, en chapeau rond, ses vieux diamants jaunes aux oreilles, leur jeta un coup d’œil sévère. Son regard inquisiteur dénombra aussi les lézardes de la corniche ; sur le papier gris salpêtré, une bordure décollée pendait.