— Je ne sais pas si vous avez jamais bien compris ce que Georges était…
Mme Virelade soupire à plusieurs reprises. La pénombre dissimule quelle compassion vague se peint sur son visage aux traits fatigués. Mais Élisabeth a le sentiment que ses paroles sont inutiles. Jamais, jamais, elle ne pourra faire jaillir jusque dans le cœur de sa mère cette flamme profonde qui est dans sa vie et, comme tant de fois, elle arrête la voix intérieure qui s’élève dans sa solitude :
— Non, vous n’avez pas senti, ni vous ni mon père, quelle âme se cachait sous ses apparences modestes. D’autres, à Paris, l’ont admiré. Vous, vous n’avez pas compris que son être était pénétré de ce qu’il y a chez nous de plus précieux, et que Dieu ne recomposera peut-être jamais une âme pareille. Moi, je jouissais en lui de ce qui m’a le plus intimement charmée dans ce pays que nous aimions tant. Il suffit d’un dessin, de quelques touches sur une toile pour que je le retrouve. Et moi aussi, qui vous aime tant, je sens que vous me regardez comme des aveugles. Vous ne voyez pas la femme que je suis et combien je souffre d’être prisonnière ! Votre amour jaloux est une prison. Pourquoi suis-je ici, inutile, alors que d’autres femmes agissent et luttent pour continuer ceux qu’elles ont perdus ?
Elle avait pris la main de sa mère, cette main un peu forte et gonflée de veines, et la pressait contre sa bouche. Quoi qu’on pût tenter pour la retenir, elle repartirait. Après avoir tant attendu quelque chose à faire, elle voyait enfin l’emploi de sa vie, un dernier chaînon brillant de bonheur.
Le ciel était maintenant derrière les arbres noirs d’un bleu enfumé. Mais que lui importait l’obscurité, le silence des choses dans son avenir ! Elle avait la foi. Celui qu’elle avait aimé lui laissait ses œuvres, pauvres parcelles de beauté, obscures pour les autres, mais à ses yeux plus éblouissantes que des diamants. C’était le trésor de son amour. Et elle espérait comme on aime, avec un entêtement illuminé, que sur cette œuvre un jour merveilleux allait se lever.
III
Le soir même, au visage irrité de son père, Élisabeth sut que sa mère lui avait parlé. Mme Virelade, gémissante, venait d’essuyer les premiers feux de sa colère : quelle était cette nouvelle folie de prétendre faire une exposition ? Ce n’était un mystère pour personne que le pauvre Georges n’avait jamais eu le moindre succès. Maintenant qu’il était mort, on voulait qu’il eût du génie. Élisabeth, avec ses idées fixes, finirait par devenir folle.
— Parle-lui toi-même, répétait sa femme, en le suivant d’une pièce à l’autre. Mais il tempêta que tout cela ne le regardait pas et qu’elle pouvait bien agir comme elle l’entendrait.
Le lendemain matin, il se leva très sombre et n’en parla plus. Élisabeth s’était habillée plus tôt que de coutume pour passer avec lui dans l’île. Mais elle hésitait à le lui proposer. Neuf heures sonnèrent. Elle allait et venait dans le vestibule aux carreaux humides, autour du billard houssé de toile grise. Au même moment, devant le chai ouvert, M. Auguste refusait d’une voix violente à un courtier, survenu en automobile, de goûter son vin : « Je le vendrai, monsieur, quand il me plaira. » Les domestiques filaient de tous les côtés.
Mme Virelade, entrée précipitamment dans le vestibule, racontait déjà la scène à sa fille. Elle tremblait aussi que son mari réclamât un des paysans, Élie Couture, dont elle venait d’apprendre qu’il était parti au petit jour pour chercher des cèpes. Élisabeth, découragée, remonta dans sa chambre.