Que de fois aussi, depuis son deuil, elle était venue, seule, le soir, pour réciter son chapelet devant l’eau dorée et rougie qui se décolorait lentement comme de somptueuses soies anciennes. Les flammes du couchant s’étaient effacées que leur reflet vivait encore. De ce double miroir, le ciel et le fleuve, c’était celui-ci qui retenait le plus longuement les couleurs fuyantes. A peine le globe de braise s’était-il enfoncé derrière l’autre berge que commençait la fête étrange des verts, des roses, des aigues-marines, évoquant pour elle l’amour dont les mirages persistent après la mort même. Son esprit, plus encore que ses yeux, suivait le drame mélancolique qui se joue chaque soir au seuil de l’ombre.

Tout occupée de ses souvenirs, elle était presque arrivée, sans l’apercevoir, devant un portail bien repeint, entre deux haies taillées au cordeau. Mais un instinct l’avertit et elle revint sur ses pas d’un mouvement rapide. Il lui eût été insupportable d’entrer ce jour-là chez sa belle-mère. Demain, sans doute, quand elle devrait lui annoncer sa décision, son ardeur se heurterait aux arguments les plus vulgaires. Aujourd’hui elle voulait garder, comme une joie grave qui l’oppressait, ce sentiment si beau de sa mission. C’était un secret entre Dieu et elle. Puis elle imagina, tout en marchant, ce qu’elle ferait : il faudrait trouver une salle d’exposition, susciter l’intérêt et la sympathie, tant de choses qu’elle ne voyait pas très clairement mais vers lesquelles sa volonté passionnée se tendait d’avance.


— A quoi penses-tu, que dira ton père, commença précipitamment Mme Virelade, le soir où sa fille s’ouvrit à elle de ses intentions. Dès le premier moment, elle entrevit une ère de difficultés qui l’épouvanta. C’était une femme excellente et faible, sans initiative, dominée depuis sa jeunesse par son mari et qui consumait sa vie à chercher la paix.

— Tu t’ennuies ici, tu ne veux plus rester avec nous ?

Ceci se passait dans un petit salon meublé de chaises italiennes, en ébène et ivoire comme des dominos. Le soir tombait, un de ces crépuscules rapides et humides qui font si tristes les vieux jardins. Élisabeth, assise, la tête appuyée à un haut dossier, regardait pâlir au-dessus du fleuve la longue bande orange du ciel. L’angoisse de sa mère lui serrait le cœur. Elle sentait bien que tout serait tenté pour la retenir, supplications, larmes et colères. Son âme ardente souffrait d’avance les peines aiguës qu’elle allait causer ; mais de céder, de renoncer à son projet, la pensée ne la touchait pas.

— Il faut que je parte, dit-elle doucement.

Elle se rapprocha un peu de sa mère. Brièvement, de sa belle voix grave et triste, elle lui expliqua comment cette idée de faire une exposition des œuvres de son mari lui était venue : quand il avait été tué, dans la dernière année de la guerre, elle ne s’était occupée de rien. Elle ne voulait que se noyer dans ses souvenirs. Maintenant, elle se reprochait de rester oisive :

— Un ami de Georges m’a écrit. Vous vous souvenez bien de Lucien Portets qui venait aux vacances chez les de Lagarette. Nous l’avions vu souvent à Paris. C’est un esprit très délicat, difficile à satisfaire, et que Georges estimait beaucoup. Lui aussi trouve que tant d’études, d’une qualité si belle et si rare, ne devraient pas être oubliées.

Elle ajouta d’une voix plus basse et un peu meurtrie :