C’était cela qu’il lui laissait. La Gironde, qu’elle aimait si passionnément, l’attendait baignée d’une ineffable poésie. Mais il en est des œuvres comme des enfants, qui ne vivent, et se développent, et s’embellissent que sous des regards pénétrés d’amour. Elle viendrait, et après elle ces esprits d’élite qui font la vraie gloire. Peu à peu se révéleraient les trésors cachés. Et Georges vivrait, de cette autre vie vers laquelle un artiste tend, avec une grande faim obscure de son être. Qu’importait qu’elle eût à souffrir et qu’elle pleurât de solitude le soir, la tête enfouie dans le grand divan…
Au déjeuner, elle parut si distraite que Mme Virelade répétait chacune de ses phrases, avec un son de voix désolé, sans pouvoir la tirer de sa rêverie. Elle avait une grande facilité de parole et l’habitude de se lamenter. Dans quel état reviendrait le soir son mari ? A son âge, passer ses journées dans l’humidité, c’était de la folie ! Il avait trois paires de bottes qui ne séchaient pas. Pendant ce temps, dans la propriété, personne n’était surveillé. On la dérangeait à toute minute.
Seconde, précisément, poussant avec peine la porte gonflée, passait dans l’entre-bâillement sa tête de Parque ceinte d’un foulard.
— Madame, Élie demande la clé du chai.
Mme Virelade se leva en gémissant pour l’aller chercher, cette grosse clé, qui faisait dans la serrure un bruit de mâchoire, et qu’on voyait si souvent traîner au coin du buffet ou sur la table de la cuisine. A chaque instant, il était d’ailleurs question de rouvrir ce beau grand chai, à droite de la cour, embaumé par le vin nouveau, et où l’on mettait deux ou trois fois plus de temps que partout ailleurs pour ouiller ou pour soutirer.
Élisabeth traversa le vestibule carrelé, décrocha une veste de laine à un portemanteau surchargé de châles et de pèlerines, et ouvrit la porte vitrée. L’après-midi était assez beau. Le ciel s’étendait d’un gris lumineux sur le paysage éclairé par une eau glissante. Les arbres dépouillés semblaient tracés à la sépia sur un fond fumeux. C’était une de ces calmes journées de novembre où tremble encore de loin en loin quelque feuille d’or oubliée. Élisabeth aimait ces belles harmonies où chante dans une atmosphère voilée la gamme des ocres, des bruns et des rouilles. La terre était encore tout imbibée d’eau. Elle respira profondément le bon air humide. Sur le chemin de halage s’y mêlaient des odeurs marines, cette senteur si particulière de varech et de bois pourri qui monte des berges.
Le petit port était désert, avec deux barques hissées sur la route. Il y avait aussi, ses moignons en l’air, une souche d’aubier déracinée, qu’une inondation entraîna, et qu’un marin avait pêchée la veille dans les eaux gonflées, la prenant dans une corde comme au lasso, la tirant à terre, pour l’amarrer enfin à une des bornes de pierre verdie plantées sur le port.
Combien Élisabeth aimait ce chemin dévoré d’herbe que tous appelaient « le bord de l’eau » ! Les grandes marées, en le couvrant, le feutraient de débris d’écorce et de paille, maintenant brisés, émiettés, tapis élastique d’épaisse poudre brune. A certains endroits, des plantations d’aubiers avaient été faites, les vases retenues par des piquets pour défendre la rive creusée en dessous par les courants. Tout racontait la longue lutte contre le fleuve ; au-dessus des terres, ainsi que de larges jetées herbeuses, s’allongeaient les digues sur lesquelles de grosses haies d’épines criblées de baies rouges étaient cramponnées.
Élisabeth regardait en marchant les propriétés, bien abritées derrière le double rempart des oseraies et de leurs talus. A certains endroits, les fourrés, en ces dernières années, s’étaient épaissis. La vue était plus dégagée au temps où enfant, puis jeune fille, elle rencontrait Georges sur ce petit chemin ; ou bien elle savait qu’il était parti en bateau, avec la marée, emportant ses toiles et son chevalet et elle attendait de voir reparaître son embarcation qui longeait la berge. Il débarquait presque en face de chez lui, au bas d’un « peyrat » qui formait une petite presqu’île feuillue dans laquelle tâtonnait la gaffe. Parfois il lui jetait, pour qu’elle le halât jusqu’à terre, une grosse corde de chanvre qui l’éclaboussait… Plus tard, que de fois ils étaient partis tous les deux, dans les brumes glacées du matin, suivant les contours sinueux du fleuve et reconnaissant au passage les petits ports égrenés au pied des coteaux. Les panaches mouillés des roseaux balayaient parfois sa figure. Le soleil d’été perçait le brouillard ; les étincelles d’argent vif commençaient de courir sur l’eau soyeuse battue par les rames. Et c’était la recherche, pour la sieste de l’après-midi, d’un coin ombreux. Parfois ils remontaient aussi loin que possible, à la marée haute, un « estey » couvert par les arbres. Des demoiselles d’émail vert et bleu se posaient sur le livre qu’elle ne lisait pas. Son visage riait au fond de l’eau, dans le tremblant paysage de ciel et de feuilles sur lequel sa joie se penchait. Puis le retour dans une impression de torpeur heureuse, la tête lourde d’avoir bu tant d’air et tant de soleil, les yeux qui se ferment.