Élisabeth parcourut d’un regard ce qu’elle savait de cette destinée. Oui, elle convenait que Lucien avait dû souffrir, mais autrement que ses amis l’imaginaient, d’une manière plus subtile, plus aiguë aussi. Les choses n’avaient pas le même sens pour lui et pour eux. La preuve de ses erreurs n’était pas tant dans sa conduite, son insuccès même, que dans un certain désaccord de ses aspirations et de sa vie qui se traduisait par un état de mécontentement. Il était fait, disait-il souvent, pour quelque chose de mieux. Mais pour quelle chose ?

Que de fois elle avait été frappée par l’idée que leur vie, à eux, celle de Georges, des jeunes gens qui les entouraient, était infiniment plus hasardeuse et plus complexe que ne pouvaient l’imaginer des natures paisibles et pondérées, comme celle de sa mère, de Mlle de Lagarette ou de leurs amis. Des états d’âme dont on eût souri, qu’on n’aurait pas même imaginés, jetaient sur l’existence une telle variété de lumière et d’ombre ; surtout ils laissaient surgir des souffrances et des joies presque inépuisables. Et il lui semblait que c’étaient eux, les jeunes, qui avaient de la vie l’expérience la plus riche et la plus profonde. Ni sa mère, ni son père, d’une intelligence pourtant si forte, ne l’avaient préparée à rien. Maintenant même sa vie de femme leur restait cachée : à peine en avaient-ils entrevu les premiers moments, l’île d’or de certaines heures. Elle revit brusquement ce qu’ils ne savaient pas, son espèce de terreur devant l’inconnu, ce sentiment de honte parce que tout avait été donné, consommé, et jusqu’à son nom ; mais, au-dessus de ces bas-fonds, l’envahissement d’une joie si puissante, l’ivresse d’être deux êtres qui n’en font plus qu’un, l’homme et la femme qui se sont choisis, qui s’attendent à voir dans tous les regards l’émerveillement…

Non, vraiment, elle n’avait pas imaginé ce qu’est le mariage. Peut-être Georges non plus ne le savait-il pas ? Et elle revivait l’apprentissage difficile de leur vie commune, cette sensation qu’il se repliait, qu’il fermait son âme, inquiet de lui-même, craignant pour son art, et se ménageant une retraite inaccessible. Combien elle était exigeante alors et inconsciemment maladroite !

Un désir d’épanchement se glissait en elle, avec l’impression que Lucien était le seul à qui pût être fait l’aveu de ces choses ; le seul aussi qui fût capable de l’éclairer, de l’aider à comprendre ce qui lui échappait. C’était encore une des déceptions du mariage que l’on se possédât sans se connaître !

Élisabeth ouvrit ses fenêtres et commença de mettre un peu d’ordre. La brise qui gonflait sur le fleuve une grande voile rapiécée secoua ses rideaux. Les lettres s’envolèrent jusque sous le lit. Après s’être agenouillée pour les rechercher, elle se releva et regarda encore longuement sa vie. Combien elle avait eu raison de toujours se taire : ses parents, s’ils avaient connu ses angoisses, ses crises de doute, auraient pu croire que Georges et elle ne s’étaient pas vraiment aimés. Et leur amour restait un si grand amour ! Il fallait comprendre la vie, qui n’est point comme on le croit sûre et uniforme ; il fallait admettre qu’un peintre, plus encore qu’à son amour, serait à son art. Maintenant que son cœur n’était plus tiraillé par tant de souffrances déraisonnables, mais ramassé sur le sentiment affreux de la mort, tout cela semblait si facile. On ne se marie pas pour être heureux, on se marie pour être, pour vivre avec celui qui est le souffle de votre souffle… C’était cela qu’elle devait toujours continuer. Mais quelle douleur aiguë de penser que peut-être maintenant il l’eût mieux aimée ! Le chagrin, les longues réflexions solitaires, les contraintes terribles de la mort lui avaient tellement appris sur l’amour !


Midi sonnait. Élisabeth ferma ses fenêtres. Une vache échappée broutait les rosiers. Sur le petit port, deux hommes vidaient une gabare chargée de grave. Elle les voyait aller et venir, portant la charge sur une sorte de brancard, et faisant fléchir sous leurs espadrilles une planche jetée du pont à la cale.

Élisabeth achevait de ranger sa chambre. Sur une étagère, à côté d’un prie-Dieu en tapisserie, elle prit un à un, pour les essuyer, quelques livres qui formaient la bibliothèque préférée de Georges. Elle les replaçait… Le Rouge et le Noir, le Cousin Pons… Un petit volume s’ouvrit tout seul sur un brin de menthe roussie : c’étaient les Rêveries d’un promeneur solitaire. Élisabeth le referma, le rouvrit encore… d’autres fleurs… une feuille de vigne vierge nuancée du rouge-brun au jaune, comme une grande étoile d’automne. Ah ! ce petit livre plein de Georges ! Cette sensation que les empreintes de ses mains y étaient encore fraîches !

Il était trop tard pour qu’elle commençât de répondre à Lucien. Elle s’assit pourtant devant sa table. Une phrase au premier moment l’avait fait frémir : Quoi qu’il vous en coûte de rouvrir l’atelier de Georges, de rentrer seule dans l’appartement où vous fûtes deux… Mais elle sentait qu’elle aurait la force. Les premiers temps, sa chair souffrant trop, elle n’aurait pas pu. Seuls l’obsédaient les plus sensuels de ses souvenirs. Ce visage dont le sien se détachait avec tant de peine, où était-il ? Dans quel état ? Qu’est-ce qui pouvait égaler l’horreur de se réveiller, en pleine jeunesse, une femme seule ? Ah ! s’il n’était que disparu ! Elle aurait usé sa vie sur les routes. Mais elle avait ramené jusqu’au cimetière la boîte de chêne ; sur la croix de bois déracinée, le nom peint en noir n’était pas encore effacé. Il était bien mort. Mais qu’avaient-ils donc, sauf un seul, à lui dire que c’était fini ? Elle-même oubliait combien de fois, la tête envahie par une nuit profonde, elle avait de ces mots désespérés martelé son cœur. Non, non, elle était toujours la femme de Georges Borderie. Ce nom rayonnant de beauté profonde la revêtait entièrement. Elle était seule à le porter. C’était sa part dans ces grandes choses qu’on rêve à vingt ans. Même dépouillée de lui, elle restait si riche : voici qu’elle revoyait son petit appartement, si longtemps fermé, avec quatre pièces tapissées en gris, qui lui semblaient les cabines d’un grand navire ; et tout en haut, lanterne au front de la vieille maison parisienne, l’atelier de Georges. Non, elle n’avait pas peur d’y revenir. Elle y rentrerait, en survivante, tellement sûre de l’y retrouver. La plupart de ses œuvres y étalent restées, et cette quantité de toiles, de dessins, à la veille de reparaître sous ses yeux chauds, prenaient de loin une beauté de terre promise.

En vérité, jamais la Gironde n’avait été peinte avec cette délicatesse. Il y avait de vieux jardins, avec des perrons envahis de jasmins, serrant contre des marches usées leurs rampes de fer ; et aussi, sous le pont de bois en dos d’âne, « l’estey » envasé où dort au soleil la barque échouée, toute cette vie puissante du fleuve, rose les matins d’été dans les brouillards gris, jaune et plombé sous les ciels d’orage, coulant à pleins bords dans les roseaux que le courant rebrousse ou découvrant des bures de vases. Il y avait de petites grèves raclées par le tresson des pêcheurs d’aloses, où l’eau allongeait son ourlet d’écume en ces jours de brises rapides qui courbent la tête des jeunes peupliers. Tout ce pays, avec ses rectangles de vignes, ses cuviers sombres et comme un parfum de vendanges imprégnant les « rapes » violettes. Les soirs y exhalaient un charme infini. Jamais elle n’avait senti, comme en face de ces toiles pénétrées de clarté nocturne, le mystère d’une fenêtre ouverte sur une chambre sombre… ou encore la douceur d’une petite lumière flottante, faible et balancée, au bout d’un filet.