Ce matin-là, un orage éclata au dernier moment. Cadiche Rouquey, le batelier, était en retard. Alors qu’on le croyait sur le petit port, occupé à passer son faubert de laine mouillée au fond de la yole ou à vider l’eau avec un sabot, il était allé au village. Sa femme, dans des flots de paroles, jurait ses grands dieux qu’elle ne savait où il pouvait être. Mais, par la petite porte de sa maison, elle avait déjà expédié son « drôle » qui courait à toutes jambes vers le café-buvette tenu par le buraliste. Chacun savait que c’était l’heure du vin blanc : « Un ivrogne, un f… ivrogne comme les autres », criait à sa femme désolée M. Virelade. Puis on entendit claquer la porte.

Élisabeth allait et venait lentement dans sa chambre. Elle demeurait parfois, un objet à la main, sans penser à rien. Ou bien elle se retrouvait devant un tiroir ouvert, ne sachant plus ce qu’elle y cherchait. Par la fenêtre, elle aperçut son père, dans le jardin, faisant les cent pas. Un moment après, sans qu’elle ait eu conscience du temps écoulé, elle vit sur l’eau gris de perle passer enfin la petite yole.

Il lui fallait toujours des heures pour s’habiller, tant étaient longs ses oublis des choses présentes. Parfois elle s’arrêtait, fatiguée d’être restée si longtemps debout ; elle se laissait aller au creux d’un voltaire, amollie par l’intime jouissance de s’appartenir, d’être bien seule, seule avec sa vie.

« Qu’est-ce que tu peux faire dans ta chambre jusqu’à midi ? » lui demandait Mme Virelade. C’était d’ailleurs le refrain de tous : Que faisait-elle ? Comment pouvait-elle, si jeune, à la campagne, passer ses journées ? On déplorait qu’elle n’eût pas d’enfant. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis que d’être « la pauvre Élisabeth », que chacun prétendait à sa manière plaindre et diriger.

Le rayon de soleil qui, à onze heures, toucha sa fenêtre, la trouva assise, des lettres ouvertes sur ses genoux. La lumière semblait prendre un plaisir divin à baigner son visage revêtu d’une expression de gravité et d’enthousiasme. C’était à ces moments, où nul ne la voyait, que ses traits s’éclairaient d’une ardente et tendre beauté. Ses cheveux noirs tordus sur le cou découvraient son front. L’ombre de ses cils glissait sur ses joues un peu amaigries.

Elle remua les lettres, en cherchant une : « Il faut que vous reveniez à Paris, lui écrivait Lucien Portets. Vous devez à celui qui nous fut si cher de ne pas laisser son œuvre dans l’ombre. Lui-même, pour s’être trop désintéressé du succès, n’a pas eu la place que son talent lui aurait faite. Peut-être le pressentiment de sa mort prochaine l’agitait-il d’une inquiétude secrète : les êtres infiniment sensibles frémissent d’avance sous leur destin. Il appréhendait aussi, pour ses petites toiles à la fois solides et précieuses, le jour vif des expositions et le contact brutal du public. Nous sommes tous ainsi, le cœur faible devant notre œuvre. Du moins nous l’étions, car les générations d’après-guerre sont autrement pressées et voraces. Combien, à trente-cinq ans, je leur parais déjà démodé, avec mes hésitations, mes scrupules, mon éternel recommencement de la page jamais finie ! Vous-même, qui m’avez si souvent reproché ces dispositions d’esprit maladives, vous laisserez-vous décourager ? Je désespérerais alors de tout. Quoi qu’il vous en coûte de rouvrir l’atelier de Georges, de rentrer seule dans l’appartement où vous fûtes deux, où le rayonnement de votre foyer nous pénétrait tous, je ne doute pas de vous revoir bientôt. Vous avez une si grande foi, vous êtes la seule, mon amie, que je n’aie jamais vue douter. Venez, nous organiserons cette exposition des œuvres de Georges dont vous me parlez depuis si longtemps… Tous ses amis vous entoureront. Ne renoncez pas à sa jeune gloire. Quant à moi, sans vous, je n’aurai pas la force ; quoi que j’entreprenne, je me sens sombrer dans le désordre et dans le néant… »

Élisabeth replia la lettre, demeura un instant pensive, les paupières mi-closes, goûtant profondément cette joie de sentir que sa vie n’était pas finie. Celui-là du moins la connaissait qui ne lui parlait que de son amour.

L’image qu’un autre se fait de nous, quand elle est belle, produit toujours une exaltation secrète de nos qualités. C’est comme si l’on apercevait la figure idéale vers laquelle on tend. Élisabeth sentait affluer cette force généreuse qui était une réapparition de son âme ancienne. Tout en achevant de s’habiller, elle regardait sur la cheminée, à côté de la pendule en marbre blanc, une photographie : c’était, sous les marronniers de Versailles, un groupe d’amis entourant Georges assis sur un banc de pierre, son album ouvert ; une seule femme, elle, le visage barré par un grand chapeau ; et Lucien, un peu en arrière, accoudé à une vasque. Elle revoyait l’après-midi qu’ils avaient passée, les nefs vert tendre amincissant un fuseau de ciel orageux. Mais, malgré cette fraîcheur si douce à son âme, elle se sentait malheureuse et humiliée…

Elle se rappela ces premiers temps de leur mariage : les amis de Georges éveillaient en elle une jalousie intolérable, et qu’elle lui cachait ; Lucien surtout lui inspirait de l’éloignement, parce que son regard de myope appuyé sur eux se dilatait à certains moments, singulièrement aigu et fouilleur, lui donnant la sensation de pénétrer ce qu’elle-même se dissimulait.

Mais à travers son ressentiment perçait une sorte de pitié, parce qu’elle savait Lucien malheureux : du même âge que Georges, petit et nerveux, ses cheveux rabattus sur une tempe jaune, il déplaisait souvent dans le monde par une disposition à critiquer et à contredire. Ses amis assuraient que ces dehors cachaient une sensibilité maladive. Élisabeth voulait bien le croire, tout en n’allant pas jusqu’à accepter sans contrôle certains jugements ; les plus bienveillants étaient ceux de Mlle de Lagarette, la mère de Lucien, morte prématurément, ayant été sa meilleure amie : le pauvre enfant, disait-elle, avait été abandonné. Il fallait entendre par là que M. Portets, trop vite consolé, se trouvait réduit en esclavage par une seconde femme sur qui la faute était rejetée. Peut-être l’opinion publique était-elle portée à exagérer ? Toujours était-il que l’enfant, éloigné des siens, interne à Paris, n’avait guère connu la vie de famille ; Mlle de Lagarette, seule, en souvenir du passé, le faisait venir aux vacances. Son entourage prenait en pitié cette affection dépensée, qui semblait bien l’avoir été en pure perte ; depuis plusieurs années, Lucien, répondant à peine à ses instances, ne paraissait plus. Mais Mlle de Lagarette trouvait à tout de bonnes raisons : il fallait attendre… Le plus grand chagrin de ce cœur excellent était que son protégé eût perdu la foi.