Auguste Virelade était un homme de soixante ans, grand et fort, d’une santé de fer. Au premier coup d’œil, il pouvait paraître négligé et rustre, avec son air de paysan du Danube, sa barbe inculte et les vieux habits verdis par la pluie, roussis par l’air et par le soleil, qu’il affectionnait. Les dames de la famille ne se privaient pas de dire qu’il était un ours. Malgré les supplications de sa femme, il entrait dans la maison avec ses gros souliers empâtés de boue et ses chiens mouillés. Il fumait jusque dans le salon sa courte pipe en bois de bruyère, au fourneau brûlé, dont il renversait la cendre sur un coin de la cheminée. Le marbre blanc gardait une tache couleur de rouille. Mais, sous ces apparences de rusticité, les façons du grand bourgeois ressortaient en lui, et il fallait bien découvrir peu à peu la finesse des traits, et une sorte d’aisance supérieure qui en imposait. La grande beauté de ce visage était dans les yeux, bruns et magnifiques, alourdis de poches, mais baignés de cette jeunesse qui est le signe des âmes passionnées.

La manie qu’avait M. Virelade de se lever aux étoiles était dans la maison un sujet de désolation. La cuisinière, Seconde, tirée de sa paillasse, soufflait en maugréant un feu de sarments. Le branle-bas gagnait l’étable. Une lanterne, accrochée parmi les toiles d’araignées, faisait surgir de l’ombre une rangée de bat-flancs, autrefois vernis, maintenant délabrés, entre lesquels haletaient de chaleur les belles hollandaises, rondes comme des mappemondes et largement souillées de purin. Un grand Landais, à la silhouette d’oiseau de proie, dégonflait les pis. Il était sourd, sentait le lait aigre, laissait au fond des filtres une couche de poils et avait toujours vécu dans la crasse. L’abrutissement des vachers dégoûtait de son troupeau M. Virelade. Le temps n’était plus où il allait, le fameux traité de Guenon au fond de sa valise, chercher en Hollande même de grandes laitières. C’était le drame de sa vie que le goût des choses belles et parfaites. L’impossibilité de les maintenir dans cet état lui faisait prendre en grippe l’univers.

Il avait toujours eu, dans son entourage, la réputation d’être original. Chacun sait avec quelle intonation de pitié et de blâme les lèvres bourgeoises prononcent ce mot. Beaucoup insinuaient, avec un fond caché d’amertume, que ses entreprises l’auraient dû déjà réduire à la pauvreté. Quelle fortune avait donc laissée son grand-père ! Et l’on rappelait la vie singulière de ce Léonce Virelade, qui débuta comme capitaine de navire ; puis entrepositaire, armateur, installant ses frères et ses cousins à Maurice et à la Réunion, achetant des bois de plus près de Langon, des vignes sur le bord de la Garonne et enfin une île au milieu du fleuve… A sa mort, toute une famille s’était partagé ses dépouilles.

Il y avait évidemment, en ces Virelade, une sorte de démon qui ne leur permettait pas de rester en paix. Le même génie, qui souleva si haut le grand-père, semblait prendre un cynique plaisir à détruire son œuvre en ses descendants. Parfois, dans un de ses accès d’humeur noire, Auguste Virelade récapitulait ses mécomptes : la batellerie à vapeur, qui avait été la grande affaire de sa jeunesse, déclinait chaque jour. Le long du fleuve, tous les cinq cents mètres, des passerelles en fer relevées marquaient seules l’emplacement des anciens pontons où depuis la guerre les gondoles ne s’arrêtaient plus. Le charbon était cher. Un petit train, établi au pied des coteaux, drainait le long de la route la clientèle paysanne. Les autobus mêmes s’en étaient mêlés. M. Auguste leur vouait une haine particulière. De sa petite flotte, qui s’amarrait à Bordeaux au quai de la Monnaie, seuls naviguaient encore quelques remorqueurs et aussi deux bateaux à aubes qui ne servaient qu’aux pèlerinages. On les voyait revenir, par les soirs d’été, sur le fond enflammé du ciel, le pont noir de foule, battant de leurs roues l’eau écumeuse et traînant des refrains d’Ave Maria

Parfois, dans ses crises d’humeur, M. Auguste parlait de tout vendre. Quand pourrait-il vivre enfin en paix ? Ses vignes aussi lui faisaient horreur. Que ne lui avaient-elles pas coûté, depuis ces temps dramatiques du phylloxera où, jeune homme et organisant la bataille, il installait une pompe à vapeur sur le bord du fleuve. Un savant préconisait d’inonder les terres. Il s’agissait de noyer l’insecte logé comme un chancre dans la racine. Pendant quarante jours, la machine pompant infatigablement couvrit d’eau les pièces de terre, dont on avait fait de vastes réservoirs en les entourant de digues. Les paysans, qui installaient un grillage au bout de la dalle, remplissaient des paniers d’anguilles. La nappe boueuse monta jusqu’au haut des ceps. On se promenait en barque dans les allées. Puis l’eau s’étant écoulée, les règes reparurent laquées de vase, et la vigne de nouveau florissante se couvrit d’une verdure de forêt vierge. Il fallait entendre M. Virelade, après tant d’années, énumérer quelles calamités s’étaient succédé : les « flages » passaient par-dessus les carassonnes et les fils de fer, il fallut les moucher six fois ; l’humidité fut fatale aux mannes qui coulèrent, et seule resta la queue de la grappe dans des feuilles larges comme des assiettes. Puis chacun replanta des américains que l’on dut défendre à leur tour contre un défilé de nouveaux fléaux.

Pourtant dans cette commune de la Rébédèche, comme dans la Gironde entière, il n’était guère de propriétaires dont le vignoble ne fût la vie même. M. Virelade prophétisait en vain qu’« ils en reviendraient ».

Et maintenant, il y avait encore cette affaire de l’île dont les gens n’arrêtaient pas de dire qu’elle coûterait plus de trois cent mille francs.


Ce lundi matin, Élisabeth, réveillée par un bruit de pas précipités, savait que son père s’apprêtait à partir pour l’île. Tout un pan de berge rongé par les mascarets s’étant éboulé, il dirigeait de grands travaux de terrassement.

Mme Virelade, descendue à la cuisine en robe de chambre, préparait elle-même, dans un panier fermé, le déjeuner que la femme du régisseur ferait réchauffer. Elle insistait pour que son mari se chargeât de sa pèlerine. On entendait M. Auguste qui s’impatientait. Lui parti, un grand vide envahissait la maison entière.