— Mort pour la France.

Ils étaient dix-sept, hommes de la classe, de la réserve, territoriaux même, dont les noms tombaient, chacun dans la nudité de quelques syllabes. Georges Borderie… Ce nom-là n’a-t-il pas pénétré dans la masse humaine plus profondément ? Mais non, sauf la jeune femme aux paupières bistrées, dont se crispe un peu la bouche de madone, personne ne sait ! Le maire, entravé dans ses phrases, n’a pas eu un mot pour cette jeune gloire ; ni le conseiller général en cravate blanche ; ni le sénateur, M. Lopès-Welsch, qui le reçut autrefois à Paris et acheta deux petites toiles. Tous ont oublié que ce peintre tombé à trente-deux ans était un grand peintre. Plutôt personne, sauf Élisabeth, ne l’a jamais compris. On ne croit pas si facilement que l’enfant grandi sous vos yeux, un peu timide et réservé, puisse porter en soi le trésor d’un Corot ou d’un Daubigny ; on ne devine guère que le génie n’est pas, dès la vingtième année, un don fulgurant, et que les plus grands maîtres furent d’abord de jeunes hommes en apparence semblables aux autres. Dans l’esprit fortement positif de Mme Borderie, qui donc déracinera jamais cette opinion que son pauvre fils était paresseux ? Quant à M. Virelade, dont se détache la tête bourrue de barbe, pas une fois il n’a convenu que la peinture de son gendre pût être autre chose qu’une insanité. Ce n’était pas ainsi qu’il peignait lui-même, dans sa jeunesse, au temps où il touchait un peu tous les arts.

Pourtant, Élisabeth s’est juré d’en faire la preuve éclatante, Georges Borderie, âme imprégnée de la lumière de la Gironde, était un grand peintre.

II

Pour les gens du pays, ce qui se passait dans le domaine de la Flaütat semblait extraordinaire et presque incroyable. C’était un proverbe que « rien ne s’y faisait comme nulle part ailleurs ».

Entre toutes les maisons qui ornent les coteaux sur la rive droite de la Garonne, ou se disséminent parmi les arbres le long du fleuve, cette grande et ancienne demeure paraissait pourtant bien paisible. Sa façade basse, à un seul étage, décorée d’un petit péristyle, s’ouvrait au milieu d’un jardin humide et feuillu en face de l’eau.

Novembre, dépouillant les tilleuls et les marronniers, avait jonché de feuilles rousses les pelouses claires. Mais les hautes sapinettes de velours noir montaient au milieu des ramures nues. Il y avait près de la berge un grand peuplier envahi de lierre.

Les journées glissaient, silencieuses, dans ce jardin. S’il arrivait qu’une voiture s’arrêtât devant le péristyle, les ornières creusées par les roues restaient longtemps marquées dans les allées assez négligées. Un de ces domaines trop imprégnés par le passé, sans cris d’enfants, où l’on s’est lassé peu à peu de relever les choses qui tombent et de semer des fleurs.

Les paysans ne passaient guère dans ces allées, ni chaque matin la carriole du boulanger. Toute l’animation campagnarde se donnait rendez-vous de l’autre côté, où les écuries, la remise et les chais, encadrant la maison de deux ailes basses, formaient une de ces cours pittoresques comme on en voit tant au pays gascon. Des treilles couraient sous la pente des longs toits de tuile. Un rosier tapissait le mur de la cuisine. Des poules noires, ornées d’une crête en émail rouge, montaient à leur poulailler par une mince échelle ; quelques-unes se juchaient le soir en fraude, au-dessus du puits couvert d’un auvent, sur la tête torse d’un cognassier. La porte du bûcher restait ouverte toute la journée, et aussi celle de la tonnellerie. Dans un angle, une cloche rouillée à laquelle pendait une chaîne… Quand elle sursautait, dans la paix morne du domaine, des aboiements éperdus de chiens éclataient soudain.

Chaque matin, M. Virelade, réveillé à cinq heures, levé à six, allumait sa lampe à pétrole et poussait dans la nuit ses volets humides sur lesquels étaient cloués des fers à cheval. C’était un souvenir de sa jument Bécasse, une fine tarbaise couleur pain brûlé, aux paturons blancs, qu’il couronna un dimanche soir à la descente d’une côte et vendit dès le lendemain, par chagrin de voir dégradée la bête qu’il aimait.