Après chaque arrêt, quelle volupté de sentir s’accélérer le glissement qui l’emporte vers l’inconnu. Mais sa tempe nue tâtonne dans l’encoignure, jetée à droite, jetée à gauche, comme à la recherche d’un creux, d’une empreinte vivante qui la recevra. Une grande nuit lourde est dans son âme que déchirent les éclairs de pensées étranges. Ce n’est pas la première fois qu’elle est ainsi seule, dans les demi-ténèbres étouffantes d’un compartiment aveuglé d’étoffes. Un autre soir, elle s’en souvient bien, c’était dans la première année de son mariage, sa tête pesait sur l’épaule de Georges endormi, une grande détresse de solitude s’est aussi abattue sur elle. Comme il était loin, quoique contre sa joue, tout entier plongé dans ces mystérieuses régions du sommeil où ceux qui s’aiment doivent se perdre, pour un oubli qui est une mort brève, une effrayante suspension de ce qui vous lie !

Dans ses bras mêmes, n’a-t-elle pas entrevu que toujours il lui échappait, et que quelque chose, le plus profond et le plus beau, ce qu’elle eût voulu respirer comme on plonge ses lèvres au fond du calice, lui demeurait insaisissable ? Elle qui se sent, aux yeux du monde, tout enveloppée par la parure d’un grand amour, est-elle sûre qu’il l’ait aimée ?

La portière s’ouvre, jetant une ondée d’air glacé nocturne. Des gens passent, qui la heurtent de leurs valises, s’installent en soufflant. Puis le train relancé tasse peu à peu, entre les dormeurs, ces arrivants d’abord suffoqués qui s’habituent insensiblement à la demi-obscurité, à l’atmosphère lourde, et s’abandonnent au bercement infatigable. Il faut courir. Il faut jeter au petit jour, dans la gare immense et retentissante, tout ensemencée de lumières, ces voyageurs blêmes, enlaidis de mauvais sommeil, qui se plaignent et se retournent sur l’oreiller fripé pour changer de courbature et de cauchemar. Le jeune homme, allongé en face d’Élisabeth, ouvrant ses yeux las, regarde seul cette femme qui semble endormie. Comme elle est belle, avec ses cheveux collés sur le front, ses longues paupières dans un masque pâle, et cette gorge obscure qui se perd dans le col de fourrure ouvert ! Une expression admirable entr’ouvre sa bouche, un air de défaite et de mélancolie qui avoue son âme. Elle ne sent pas ce regard anonyme qui boit sa tristesse. Une jeune femme aux yeux clos est toute revêtue de ses pensées secrètes. Mais sans doute ne sait-il pas lire, cet inconnu qui vient d’entrevoir une si pathétique et tendre beauté, puisque le reprend l’abêtissement du sommeil.

Dort-elle aussi ? Serait-ce un cauchemar, ces pensées désordonnées qui s’acharnent sur ses fibres les plus délicates et les plus blessées ? L’a-t-elle connu ? L’a-t-il aimée ? Non point sans doute de cet amour qui voue un être à un autre être, exclusivement, faisant de lui le seul intérêt poignant de la vie, le centre du monde, celui qui colore les choses ou les assombrit, les détruit ou les ressuscite. Ceux qui aiment ainsi rassemblent toute la beauté de la terre sur la seule personne de la femme aimée. Ils s’en nourrissent et s’en désaltèrent. Ils en vivent dans une joie exaltée d’orgueil, mais aussi dans les troubles et les angoisses, frissonnant du tremblement inexprimable de l’être qui au fond se sait misérable, et n’est jamais complètement sûr d’un autre cœur et d’une autre chair.

L’a-t-il aimée ? Oui, sans doute, mais en n’accordant qu’une part de lui-même, ce que peut donner un artiste qui, en réalité, ne vit que pour son art. Elle le savait. Elle croyait pouvoir l’accepter. Mais qu’elle a souffert ! Avant les fiançailles, avant leur union, elle s’imaginait qu’il lui suffirait de se taire, épouse, à son côté. Son désir avait l’humilité de tous les grands désirs qui ne réclament que d’être admis, soufferts, tolérés, dévorant les miettes. Mais, vraiment humble, elle ne l’était pas. Elle s’était trompée sur son cœur. Il y avait au fond de ses veines, insatiables et passionnés, son orgueil d’enfance, toutes les humeurs des Virelade. Elle ne savait pas que c’était si dur de se renoncer, de vivre sous un regard qui ne vous voit pas. C’était aussi que le temps leur avait manqué. Oui, Georges l’aimait… Elle revoyait des moments heureux, cette expression de repos profond qu’il avait parfois en la regardant pendant les heures si douces du soir. Des mystérieuses régions de son âme, un peu de leur bonheur affleurait enfin. Elle en respirait les effluves secrets qui la ravissaient.

Il l’avait aimée… Mais ses tristesses, ses soucis, ce n’était jamais à cause d’elle ! Il n’avait rien cherché, rien vaincu qu’au fond de lui-même, dans ces ténèbres où l’artiste explore et désire, le visage penché sur sa propre source, se buvant et se reflétant, hypnotisé par l’image renversée du monde. Aucune autre joie ne l’avait vraiment exalté. Elle le savait. Elle le sentait. Parfois même elle l’avait haï, avec le sombre déchaînement d’un cœur refusé. Et cependant cette œuvre qui naissait lentement sous son front penché, toutes ces toiles, comme autant de miroirs qui le révélaient et qui l’expliquaient, elle en avait l’orgueil passionné. Au bout de son voyage, c’était cela qu’elle allait trouver. Même après la mort, Georges avait à vivre cette vie d’une œuvre dont on ne sait jamais ce qu’elle pourra être dans le monde, et jusqu’où s’étendra son rayonnement. Le chaos étrange du sommeil enfiévrait encore ces germes d’idées : par un dédoublement mystérieux, au delà de ce projet en apparence si ordinaire, une exposition, elle attendait quelque chose d’autre, de plus merveilleux que la gloire même, peut-être une connaissance nouvelle de celui qu’elle avait perdu.


Le train de Bordeaux était annoncé. Une vingtaine de personnes, le visage gris et marqué par un réveil précipité, se serraient contre les barrières. Les regards se fixaient sur l’escalier vide. Un jeune homme, arrivé le premier, dans le petit jour, regardait sa montre. Depuis une demi-heure, il piétinait dans le hall désert. La fatigue de l’attente avait peu à peu creusé son masque chétif d’intellectuel, aux beaux yeux brillants et sensibles dans des orbites aux arêtes dures. Il mit son lorgnon et le retira. Un tic crispa sa bouche délicate et douce.

L’heure de l’arrivée, Lucien Portets l’avait vue venir sur toutes les horloges. Depuis deux jours, il avait épuisé son esprit à l’imaginer. Elle rentrait à Paris, cette Élisabeth qui l’attirait invinciblement…

Lui qui s’était tant méfié de l’amour, comme il se sentait pris ! Cela s’était fait sans qu’il sût comment, pendant la guerre, au fond du camp de Bavière où il avait échoué avec beaucoup d’autres, dans un ennui que ceux qui n’ont pas été prisonniers ne sauraient même pas concevoir. Jusque-là, dans deux ou trois brèves expériences, il avait eu à souffrir des femmes et le leur rendait en mépris. Et voilà que dans ce troupeau misérable, alors que chacun était ramené à l’essentiel, aux besoins vitaux, un instinct de tendresse l’avait tourmenté. Autour de lui, tous écrivaient. On leur répondait. Les lettres gonflaient les capotes sordides. Mais lui, lui, pour fixer ses facultés de rêve et de désir, ne pouvait pas trouver un visage. C’était alors qu’il avait appris, par quelques lignes d’Élisabeth, que Georges était mort. A partir de ce moment, la figure qu’il cherchait ne l’avait plus quitté. Il avait vécu avec elle pendant cette dernière année de l’exil. Il lui écrivait sur un cahier des lettres passionnées qu’il n’envoyait pas, mais dont il détachait, aussi souvent que le permettaient les règlements, quelques passages revus avec soin…