Le souvenir de Georges… c’était entre eux le thème inépuisable qu’il ne s’était pas lassé d’exploiter, avec un mélange de respect, d’affection vraie, et de rouerie presque inconsciente. Georges avait bien été son ami, mais, en vérité, il eût fallu entendre par là qu’ils s’étaient rencontrés enfants, qu’ils avaient plus tard continué de se voir, sans beaucoup de suite, avec des alternatives d’oubli et d’intimité.

Leur vie d’étudiant, le mariage d’Élisabeth, comme c’était loin ! Et aussi l’hostilité de la jeune femme, au temps où il venait le soir, en familier qui garde sa place. Déjà, sans qu’il se l’avouât, le charme de cette figure agissait sur lui, et aussi ce qu’il sentait en elle de tendresse exigeante et de jalousie. Il eût voulu comprendre, savoir… Mais elle se taisait. Il avait fallu le miracle de la douleur pour qu’elle lui revînt, cette fois confiante, tout enveloppée de ses secrets d’angoisse et de passion. Il allait être, pendant plusieurs mois, son conseiller et peut-être son confident.

Elle le lui avait écrit simplement, comme à son meilleur et plus sûr ami. D’autres femmes, sans doute, n’auraient pas osé. Et lui-même se serait mépris. Mais en elle, qui s’absorbait dans son projet, les mouvements d’un esprit élevé passaient au-dessus des idées communes. Était-elle donc si assurée de se posséder tout entière ! Non, ce n’était pas cela… Devant ses yeux remplis de rêve, Lucien Portets n’existait pas mais seulement l’ami de Georges. Il le sentait. Son être nerveux, tiraillé de scrupules et d’inquiétudes, se contractait sous cette pensée.

Il avait le geste machinal de passer souvent sa main sur son front. Un de ses gants tomba. Depuis la veille, pendant cette nuit si longue et si douce, oppressé d’attente, il n’espérait rien, ne désirait rien que l’entrée dans sa vie de cet inconnu. Il s’abandonnait en aveugle à la sensation d’être entraîné vers un grand bonheur. Qu’adviendrait-il ? Elle allait venir. Il ne voulait pas penser plus avant.

Pourquoi, eussent dit des gens d’un jugement simple et trop pressés aussi de conclure, n’avait-il pas, ces dernières années, été en Gironde ? Sa venue aurait comblé les vœux de ses vieux amis. C’était cela qui l’effarouchait. Il ne voulait pas revoir Élisabeth ainsi encadrée mais la retrouver seule, véritablement elle-même, hors de son milieu. Il nourrissait cette opinion qu’une jeune veuve est toujours plus ou moins victime de son entourage. Il y avait aussi, pour le retenir, sa sauvagerie instinctive et son horreur de prendre un parti. La seule atmosphère dans laquelle il pouvait vivre était celle de la solitude. Maintenant même que le moment attendu accourait vers lui, et le touchait presque, il n’éprouvait plus qu’une immense timidité et l’envie de fuir.

Le bruit d’un piétinement s’éleva soudain. L’escalier précipitait dans le hall la foule trépidante et hagarde des arrivées. Des gens s’embrassaient. Lucien, les yeux clignotants derrière son lorgnon, avait l’impression que lui échappaient, comme au cinéma, les visages à peine entrevus. Ses regards sautaient d’une barrière à l’autre. Peut-être Élisabeth, sans qu’il l’aperçût, était-elle déjà passée ? Peut-être aussi ne viendrait-elle pas ? Il souhaitait qu’elle eût renoncé au dernier moment ; qu’elle ne montât pas, figure éblouissante, dans le flot humain.

L’audace qu’il avait eue de venir au-devant d’elle le remplissait de crainte et de honte. Si quelqu’un les reconnaissait, que penserait-on ? Mais sans doute, si elle se montrait, son premier regard serait pour le repousser ; son premier mot pour lui reprocher de l’attendre, aux yeux de tous, sans qu’elle l’ait permis, par un excès de zèle ridicule, comme eût fait un enfant ou un sot ami. Il s’excuserait, il disparaîtrait. Peut-être, avant qu’elle l’eût aperçu, avait-il le temps… Mais une angoisse le rivait à cette barrière. Son regard aigu, insistant, ne parvenait pas à se détacher de la foule montante qui entraînait, trésor caché et incomparable, celle qu’il attendait.

Une main toucha doucement son épaule. Il se retourna : Élisabeth était devant lui, non point telle qu’il la voyait dans ses rêveries, moins grande, vieille, les yeux enfoncés et graves, son sac à la main. Elle ne lui adressait pas de reproches, elle le regardait avec une expression d’amitié et de tristesse affectueuse qui le pénétra entièrement. Il lui prit la main :

— Par où êtes-vous montée ?… Je ne vous voyais pas.

Dans la voiture, quand il eut bien compris qu’elle ne le chassait pas, qu’elle était même touchée et heureuse de l’avoir trouvé, une joie profonde le délivra. Ils ne parlaient que par petites phrases, comme les gens qui ne se sont pas vus depuis très longtemps, qui ont trop à dire, et se comprennent plutôt par les yeux et par le silence.