Il y avait eu tant de choses en ces années dont le fantôme s’élevait entre eux : la guerre, l’arrachement à la vie ancienne, la mort de Georges. La première fois qu’il osa murmurer ce nom, il reprit la main d’Élisabeth.

Les quais passaient dans la portière, un Paris du matin gris et triste, tout voilé d’hiver et de brumes. Élisabeth se taisait. Quand elle releva un peu son visage, il vit près de lui ses yeux graves, brillants de larmes contenues. Mais sur la bouche qui étouffait les mots douloureux, un sourire peu à peu montait, beau et radieux comme la vie, qui le remerciait de son amitié.

La maison, rue de Seine, n’avait pas changé. Il y avait toujours, à droite de la porte, le magasin poussiéreux d’un marchand d’estampes, avec son entrée ouverte, des lithographies retenues par des pinces en bois, et des cartons poussés sur le trottoir même. Élisabeth s’engagea sous la voûte où, dix ans avant, jeune épousée, par un soir de mai, elle s’était avec Georges enfoncée dans l’ombre. La concierge, sortie de sa cage vitrée, prenait les paquets. Le chauffeur de l’auto, écrasé sous le poids d’une grande malle noire, traversait la cour.

Lucien, qui aurait voulu accompagner la jeune femme, monter derrière elle, la réintroduire avec douceur au milieu des choses, n’avait pas osé. Il s’était arrêté sur le trottoir, anxieux et gêné, et l’avait quittée brusquement. Elle cherchait de l’argent dans son sac et ne comprit pas ce qu’il lui disait.

Un jour blême éclairait l’escalier de pierre sans tapis, aux marches usées ; à chaque étage, le long des portes couleur chocolat, pendait un cordon à l’ancienne mode. Une petite fille descendait précipitamment en balançant son sac d’écolière. La concierge, ceinte d’un large tablier bleu, les paquets pressés sur ses hanches, se vantait d’avoir aéré l’appartement et frotté les meubles.

La porte s’ouvrit. Élisabeth était chez elle. Quatre pièces au plafond bas, que sa famille bordelaise eût prises en pitié. L’atelier était au-dessus. Elle s’arrêta dans la salle à manger, posa son sac sur la table et releva son voile de dentelle. La porte du petit salon était entr’ouverte. Ses yeux parcoururent les choses, le buffet enseveli sous un drap blanc, les fauteuils qu’engonçaient les housses. Tout cela tellement silencieux et grave ! Elle eut l’impression qu’un linceul recouvrait sa vie ancienne. Sa main hésitait à le soulever : qu’allait-elle trouver ? Quelle détresse intime s’élevait chancelante à côté du vide ?

C’est parfois une volupté triste de répandre des larmes sur sa jeunesse et sur son amour. Il semble que soit baisée dans l’ombre une face invisible. Et quelle douceur, dont l’âme jouit comme d’une noblesse, d’aimer encore, d’aimer toujours dans l’apaisement si vaste de la mort ! A cette même place, sur le divan drapé d’un châle de l’Inde orange et noir, Élisabeth se rapprochait autrefois peu à peu de Georges. L’un et l’autre, leurs bras se resserrant, sombraient dans une obscure et muette joie qui laisse aux lèvres un goût de néant. Qu’était-ce donc que cette poursuite intime qui avait quelque chose de désespéré ? Que de fois aussi, solitaire et impatiente, le visage dans ses mains, elle l’avait attendu le soir. Il n’aimait pas qu’elle montât à son atelier. Combien elle sentait alors, dans toute sa chair, que l’homme et la femme liés d’amour se trouvent engagés malgré eux dans un perpétuel et obscur combat, où l’un se dérobe et l’autre s’épuise.

Maintenant, entre son amour et le souvenir insaisissable que modifient mystérieusement l’instant et l’humeur, la lutte continuait. Il lui fallait, à travers l’œuvre de Georges, le chercher encore. Élisabeth se releva, le regard brillant. En face d’elle, sur le fond uni d’un papier gris de cendre, une aquarelle se détachait. Les eaux girondines glissaient sous un ciel d’automne, éclairées par le liséré jaune des roseaux secs. Un souffle de grand air humide passa sur sa face.

Une heure après, dans l’atelier, agenouillée entre les cartons, elle penchait sur les pages feuilletées son front découvert. Les visions se succédaient, trempées de rosée ou de clair-obscur, merveilleusement limpides et fraîches, comme au fond de la tombe les trésors intacts des pharaons. Tout son pays, à travers son amour, remontait vers elle, plus nuancé que jamais elle ne l’avait vu, touché par la métamorphose secrète de l’art et regardé dans la lumière intime d’une âme. Elle se courbait pour le respirer, se remplissant le cœur de ces jours d’or et de turquoise, de ces joyaux crépusculaires s’éteignant sur l’eau assombrie.

La fatigue l’envahissait. Elle s’allongea sur le parquet, un coude appuyé. Autour d’elle s’entassaient les cartons gonflés. Sur le vitrage, d’où tombait un jour tempéré, un seul store de toile était relevé, découvrant une étroite bande à moitié remplie par les cassures compliquées des toits.