Son regard brillant se fixa au fond de l’atelier. Il y avait, sur un lambeau de vieux damas violet-évêque, un grand Christ en bois tordu de douleur, le côté ouvert. Georges, un matin où il partait en permission, l’avait trouvé renversé, un bras arraché, sur le piédestal d’un calvaire. Il l’avait ficelé dans une couverture, rapporté et accroché au-dessus des toiles. C’était une chose oubliée dont elle se souvenait progressivement.
Elle regardait le corps convulsé, manchot, sur lequel régnait une face de tristesse. Il semblait que sur la bouche saignât un sourire.
Son visage s’abattant soudain dans ses mains, elle pleura longtemps, les épaules courbées sur ses genoux joints.
V
Lucien Portets venait de rallumer son feu. La flamme, derrière le tablier de tôle baissé, ronflait dans la grille. Il ramassa délicatement, du bout de ses doigts, les débris de coke.
Il faisait si sombre, à trois heures de l’après-midi, que l’on n’aurait pas pu lire loin de la fenêtre. Le divan qu’écrasait une fourrure noire était mal placé, à contre-jour, à côté d’une table basse surchargée de livres. Un tapis étouffait les pas. Cette petite pièce semblait installée pour que la vie du dehors y fût oubliée. Des bibliothèques remplies de reliures la tapissaient à hauteur d’appui. Il y avait aux murs quelques gravures ; sur un chevalet, la Mélancolie de Dürer.
Mais toutes les choses, belles cependant, choisies avec soin, avaient cet air de négligence et d’abandon qui est comme le reflet de la vie du maître. Quand Lucien, pressé, bouleversait un tiroir en une minute, les objets ainsi bousculés n’avaient qu’une faible chance de recouvrer jamais leur place. C’est qu’il éprouvait cette répugnance à mettre de l’ordre particulière aux intellectuels, pour lesquels le temps consacré aux choses matérielles est du temps perdu.
Ce jour-là, ayant cherché quelques lettres qu’il ne retrouva pas, son parti fut vite pris de n’y pas répondre. Il écarta aussi la traduction, à moitié faite, d’un roman italien. Pourquoi cette tentation, à laquelle il avait si souvent cédé, d’exprimer la pensée des autres ? La tête entre ses mains, Lucien songeait au temps écoulé, quatre années déjà depuis la guerre, tant de travail intérieur qui ne laissait que de faibles traces.
« Il faut produire, » lui disaient parfois ses amis. Quand donnerait-il enfin « quelque chose » ? Mais le goût d’écrire tournait chez lui en volupté. Le regard fixé sur son « moi », respirant un air raréfié, il n’en finissait pas de s’étudier, de se contrôler, la plume à la main. Son œuvre, c’était pour le moment un seul petit livre. Le héros, tel qu’il l’avait peint, présentait une déformation assez vaniteuse de son propre esprit. A feuilleter ce roman d’analyse, Alphonse, il s’inquiétait de savoir ce qu’Élisabeth en pouvait penser, incapable de décider s’il devait désirer ou non qu’elle ne l’eût point lu.
Par moments, il se reprochait ses longues périodes d’inaction et se jetait dans le travail. Mais bientôt la peur le prenait de se dessécher le cœur et l’esprit — de se retrouver un jour plus misérable et isolé qu’avant. La pensée d’Élisabeth le gênait aussi. Que penserait-elle de ce qu’il écrivait ? Elle ne devait pas aimer les sceptiques. Toute la vie de Georges n’avait-elle pas été un acte de foi ? Il chercha, dans une liasse de feuillets, le prologue d’un essai psychologique : Ceux qui sont sincères. A revoir ces pages, il n’avait plus envie de les lui lire : « Ce n’était pas assez large, cela manquait d’air, de tempérament. Il fallait attendre des souffles. »