« J’espère, pensa-t-il, puis je doute et me détache tout à fait. Il faudrait créer plus vite, dans un moment de fièvre, de joie… »

Les boulets rougissaient dans la grille comme des œufs de braise, avec de courtes flammes bleues, dansantes, légères qui rappelaient des contes qu’on lit aux enfants. Il faisait tiède et calme dans la petite pièce. A travers le tulle de la fenêtre, au-dessus d’un mur, Lucien apercevait le grand bouquet sec et noir d’un arbre. Non loin grondait, avec son fracas d’autobus, la rue des Saints-Pères ; mais sa rue, à lui, vide de bruit et d’animation, à la lisière d’un monde trépidant, exhalait une sérénité provinciale.

Il y avait, en face de sa maison, un petit restaurant. Le patron, énorme et joyeux comme un Bacchus, la figure vernissée de rouge, servait sur des tables grossières des plats auvergnats. Pendant les années d’avant-guerre, dans les milieux de jeunes gens, une sorte de réputation lui était venue. Quelques étudiants, des avocats et des artistes y mangeaient régulièrement. Mais la tourmente de 1914 avait balayé ce petit monde. Le cyclone passé, quelques-uns s’étaient mariés ou avaient émigré dans d’autres quartiers ; plusieurs étaient revenus en province, fatigués de mauvaise cuisine et d’amours faciles. D’autres, les morts, avaient sombré dans les régions désolées du front comme se perdent corps et biens, pendant la tempête, de petites barques, dont la mer redevenue lisse et brillante semble ignorer même qu’elle les engloutit.

Lucien y pensait avec une muette répulsion d’horreur. Mourir en pleine jeunesse, à l’âge de l’amour, sans avoir tiré de soi tout ce qu’on peut extraire ! Lui aussi, prisonnier et blessé au début de la guerre, aurait pu sombrer. Et rien n’eût subsisté de lui, pas une ligne qui valût la peine de s’en souvenir, pas une vraie douleur. Aucune femme ne se fût consumée à le regretter. Son père, établi à Londres, remarié et tyrannisé, n’aurait pas osé montrer beaucoup de chagrin. L’aimait-il seulement ? Les difficultés qu’avait eues Lucien, pour lui arracher l’argent de sa mère, le laissaient hostile et sceptique. Non, personne ne tenait à lui, par l’âme et la chair, d’un amour où il y eût de l’entêtement, du sang et des larmes ; s’il était mort, sa vie se serait effacée instantanément, une bulle crevée.

Le feu s’éteignait. Lucien rapprocha son fauteuil de la cheminée. Combien la maison lui semblait ce jour-là muette et indifférente ! Y avait-il des gens à côté, des gens au-dessus ? On n’entendait rien. Cette solitude, volupté et souffrance, la seule maîtresse qui ne vous lâche pas, à laquelle on n’échappe que pour revenir, assoiffé de joie taciturne, en avait-il peur ? Était-ce à cause de ces idées d’amour et de mort qui travaillaient sourdement son être ? Un mirage de poésie s’élevait en lui, enveloppant l’image de Georges. Le miracle continuait qui l’avait voulu aimé et comblé de dons ; dans sa course brève, les joies s’étaient accumulées, comme les pétales de roses dans ces rapides journées de printemps où l’on n’a même pas le temps de choisir et de respirer.

— Non, protesta-t-il soudain, en passant la main sur son front. Et il marcha un moment, allant et venant entre le divan et la fenêtre…

Toutes ces impressions de bonheur dont l’esprit pare une jeune vie brisée, qu’était-ce au fond qu’une duperie ? Ah ! il n’aimait pas penser à l’inconnu de cette minute où Georges peut-être s’était débattu. Lui aussi devait avoir horreur de la mort. On ne sait pas assez, on ne peut pas savoir la répulsion terrible de l’artiste qui résiste, qui demande grâce, non pas pour lui mais pour ce qu’il veut faire, parce que son œuvre toujours commence demain…

Lucien revoyait les yeux de Georges, ces yeux de peintre gris et brillants, à la pupille un peu dilatée, qui scrutaient avec délectation la beauté des choses. Peindre, pouvoir peindre, c’était pour lui la seule réalité qui valût la peine de vivre, l’oubli de tout, d’Élisabeth même… Le savait-elle, qu’il se fût épanoui sans son amour et que son art lui aurait suffi ? L’idée le frappa que ce secret lui appartenait. Lui seul avait été assez attentif pour pressentir le conflit qui couvait entre eux ; ce réveil, au lendemain du mariage, de l’homme qui prend peur de la femme aimée. Georges avait beau vouloir se taire, son inquiétude remontait en lui, une sourde révolte, mais non point, disait-il, contre Élisabeth.

— Un artiste ne devrait jamais se marier, avait-il un jour laissé échapper.

L’après-midi passait lentement. A quatre heures, la pièce s’assombrit. Lucien fit du thé, alluma une petite lanterne au coin du divan, puis le plafonnier. Une lumière laiteuse tomba de la coupe.