Où était-elle, que devenait-elle, à cette heure dangereuse du crépuscule où la fatigue du jour se fond en un goût de larmes ? N’osant encore sonner chez elle, ce premier soir, il s’enfiévrait de la sentir proche. La chaleur du thé engourdissait son corps au fond du divan. Mais des idées rapides, autour de la mort de Georges, allaient et venaient : avait-il, pendant la longue séparation, coupée de loin en loin par un bref retour, laissé jaillir vers Élisabeth les mots de tendresse que le danger arrache parfois aux plus réservés ? Non, Georges n’était pas de ceux qui écrivent des lettres pathétiques ; du silence plutôt, des apparences de paix, de détachement, avec un grand mystère autour de son cœur.
Il y a, pour une nature restée extrêmement sensible, sous des dehors de scepticisme et de dureté, une douceur infinie à remplir sa solitude d’un énigmatique et tendre visage. Lucien, dans la fin de cet après-midi, savourait les émotions de la matinée. Élisabeth, posant gravement son regard sur lui, avait fait sourdre jusque dans ses veines un courant secret. Il se sentait envahi de pitié et d’admiration pour la femme qui n’avait peut-être étreint que son propre rêve, et qui l’ignorait. Mais il lui épargnerait le mal irréparable de la détromper. Le beau sourire remontait en lui, confiant et mouillé, comme un lever de soleil entre les nuages.
Le lendemain, à l’heure du thé, il se décida. Un brouillard glacé pesait sur la ville. Les réverbères, dans une auréole trouble, semblaient grelotter. En face de la maison d’Élisabeth, dans une fissure, la rue Visconti, les ténèbres s’accumulaient.
Une femme de ménage lui ouvrit la porte. « Madame » l’attendait. Le matin, il avait déposé une lettre l’avertissant qu’il viendrait la voir. La salle à manger était obscure et le petit salon éclairé.
Le premier coup d’œil jeté sur Élisabeth lui apprit que sa crise de découragement était surmontée. Les fauteuils avaient été débarrassés de leurs housses, le feu allumé. Un mouchoir de soie voilait l’ampoule électrique pendue au plafond. Elle le reçut debout, devant la cheminée, les cheveux cernés par la lumière. Lucien, très ému, reconnaissant les meubles, les choses, lui rendait grâces de ne pas s’attendrir. La banalité des condoléances lui paraissait indigne d’elle.
La simplicité de cet accueil ne permettant aucun embarras, ils causèrent avec calme, puis avec douceur, par petites phrases qui peu à peu s’approfondissaient. Élisabeth sonna, demanda du bois, et s’installa comme pour un long tête-à-tête. La gravité émanait de ses grands yeux chauds. Lucien, qui avait redouté des silences, se rassérénait.
Dans les premiers temps du mariage de Georges et d’Élisabeth, il lui était arrivé d’être reçu seul par la jeune femme. Mais il avait l’impression d’être toléré plutôt qu’admis. Les tentatives qu’il pouvait faire pour l’intéresser, les plus fines même, semblaient passer en dehors du champ de son esprit. Le fait qu’elle s’adressait maintenant à lui avec considération, avec une sorte d’amitié triste, lui donnait la mesure du temps écoulé. La mort de Georges, le tirant de son obscurité, lui conférait une valeur nouvelle.
C’était, pour ce garçon dénué de famille et d’affections, un bienfait extraordinaire et inattendu — d’autant plus vivement senti que la crainte presque maladive d’être dédaigné dénaturait dans son caractère les traits véritables. Que de fois il avait eu l’impression que des égards vrais, venant de quelqu’un dont il eût placé très haut l’estime, auraient suscité en lui un homme différent, renouvelé par la confiance, capable de désintéressement et de sacrifice. Rien qu’en lui disant : « vous êtes bon, » Élisabeth le rendait meilleur. La crainte seule de la décevoir continuant de le tourmenter, il cherchait pour s’associer à ses sentiments les expressions les plus délicates et les plus discrètes.
Elle lui disait son enchantement d’avoir retrouvé, limpides et brillantes de leur vie intacte, les études de Georges. En vérité, cette peinture était unique, avec ses rapports de tons si justes et si rares, et cette atmosphère de beauté qui l’enveloppait. La ferveur de son sourire rayonnait à travers ses mots.