— Nous ne pouvons pas monter aujourd’hui, lui dit-elle, il est trop tard. Il faudra venir un matin…
— N’est-ce pas que c’est beau, continua-t-elle, en ouvrant un des albums posés sur une petite table. Il y a tant de recherches dans le moindre croquis, et un effacement si rigoureux de tout ce qui ne compte pas. Le caractère, c’est cela seulement qui a de l’importance.
Debout, la nuque un peu penchée, sa tunique noire ruisselante de reflets soyeux, elle tournait lentement les pages. Une émeraude brillait sur sa main.
Lucien, le regard attentif, la laissait parler. Il était frappé qu’elle distinguât avec sûreté le mérite réel de chaque esquisse. « Ces quelques lignes de coteaux, comme c’est délicat… Vous vous souvenez du grand cèdre, chez les de Lagarette… N’est-ce pas qu’il prend une valeur extraordinaire… » Il était si rare qu’une femme parlât des choses de l’art, avec cette intelligence supérieure, et aussi avec cette aisance, ce naturel, non point pour faire montre de son savoir, mais seulement pour retenir l’attention sur la beauté de ce qu’elle aimait. Sa voix un peu grave et comme veloutée semblait avoir le timbre de son âme.
Un instant, elle se pencha pour lire au coin d’une feuille une date minuscule. Puis elle releva ses paupières avec un sourire plein de mystère, comme si cette date lui rappelait un temps ineffablement beau et heureux, conservé au fond d’elle-même. La lumière de l’ampoule, suspendue au-dessus de sa tête, creusait les ondes de ses cheveux. L’animation colorait un peu son visage, dans ses yeux brillait, reflet de son cœur, la satisfaction de parler sa vraie langue et d’être comprise.
« Comme elle est belle », pensait Lucien. C’était lui maintenant qui tournait les pages. La lampe éclairait son front et ses mains veinées.
Une profonde tristesse précède souvent les mouvements plus violents du cœur. Cette pièce pleine d’une présence invisible oppressait Lucien, lui faisant sentir avec une acuité intolérable quelle comparaison s’imposait entre lui et Georges. Une sensation de trouble voilait son esprit. Il cherchait les défauts de chaque dessin, non pour les signaler, mais pour se rassurer sur sa valeur propre. Il lui semblait être venu au-devant d’une humiliation : « que savez-vous de moi, qu’avez-vous cherché à savoir, » était-il déjà prêt à dire, comme si Élisabeth s’était permis quelque allusion à son état d’infériorité.
Il était près de huit heures sans que l’un ou l’autre s’en fût aperçu.
— Vous croyez, lui demanda-t-elle, quand il se leva, que cette exposition réussira…
Son visage, à ces derniers mots, se couvrit d’une rougeur ardente. Lucien eut l’impression qu’une lueur d’incendie rayonnait de toute sa personne. En était-elle donc à ce moment de l’amour où un élément nouveau, l’ambition, introduit dans un cœur toujours avide d’inconnu et de mouvement, y fait éclater une plus haute flamme ? Que lui fallait-il pour la satisfaire, quelle pâture d’honneurs et d’admirations ?