Une rancune obscure faussant en lui le sens véritable de la pensée d’Élisabeth, il s’en prenait à l’exigence terrible des femmes vis-à-vis de l’homme.

« Jamais, pensa-t-il, on ne leur donne jamais assez. Elles sont insatiables. Celle-là même… »

Sa physionomie, un instant avant tout éclairée de sympathie, se resserrait dans une expression de souffrance.

« Que vous importe, faillit-il dire, la beauté que vous voyez dans cette œuvre devrait vous suffire. Quand on aime, le jugement des autres n’est rien. En êtes-vous réduite à chercher au dehors des aliments que vous aviez jusqu’ici trouvés en vous seule ? C’est donc que vous n’aimez plus comme au premier jour, que sans le savoir vous vous débattez. »

Un esprit mauvais de violence soufflait sur Lucien. Il eût voulu presser Élisabeth de questions précises, lui arracher des aveux, des larmes, mettre la main sur son orgueil même : « Convenez, lui criait une voix intérieure, que votre cœur sent un espace vide et ne s’agite que pour le remplir. On ne travaille pas pour les morts. Le temps seul, cadran solaire impitoyable, allonge ou réduit la place de leur ombre… »

Il pensait confusément tout cela, les paupières battantes, contredisant ce qu’il avait lui-même écrit pour la rappeler.

— Le succès, dit-il brusquement, qu’est-ce que le succès ? L’admiration de la foule ou seulement de quelques-uns… pourquoi pas le témoignage d’un seul, le plus capable de juger, le meilleur esprit…

Un silence s’étendait entre eux, un grand espace merveilleux de pensée et de recueillement.

— Je crois d’ailleurs, ajouta Lucien, ramené le premier à la réalité, et comme effrayé par ses derniers mots, que l’œuvre de Georges touchera vivement les gens de goût. Tout ce qu’il a fait est tellement sincère !

— N’est-ce pas, approuva-t-elle, en lui jetant un regard qui le pénétra comme un trait de flamme, vous qui étiez son meilleur ami, vous savez qu’il ne s’est jamais trompé sur lui-même. Mais c’était une nature si secrète, qui ne s’ouvrait qu’à certaines heures. Moi-même, il y a des choses que je n’ai jamais sues, que je crains de ne jamais savoir… quand la mort passe, tout devient obscur, on se tourmente, on s’interroge…