— Je ne sais pas si j’ai fait ce que je devais. Peut-être, en croyant servir cette œuvre, est-ce seulement moi que j’ai écouté, mon désir d’orgueil, je ne sais quoi de violent et de désespéré qui me poussait à montrer combien celui que j’aime avait de valeur. A présent cette gloire m’est indifférente. Il me semble que j’aurais dû garder mon trésor, le garder pour moi… Et puis, je suis si fatiguée…

— Oui, dit-il vivement, vous devriez rentrer, vous reposer. Est-ce que vous dormez ?

Mais elle ne paraissait pas l’entendre et continuait d’une voix grave et basse, avec un feu triste dans le regard… Maintenant, comme une souffrance, comme une torture s’emparait d’elle la pensée que Georges allait être livré à tous. Ce n’était pas qu’elle doutât… Mais à revenir dans le monde, elle se rendait compte du peu que valent certains jugements… Non, elle ne savait plus ce qu’elle aurait dû faire.

Brusquement, ses larmes jaillirent. Lucien, bouleversé, détournait les yeux ; depuis un moment, il voyait monter cette vague de dégoût dans laquelle sombre une âme surmenée. Mais déjà elle était debout.

— Venez, lui dit-il.

Ce soir-là, pour la première fois, ils dînèrent ensemble dans la salle à manger qu’éclairaient deux flambeaux d’argent posés sur la table. Lucien parlait peu. Il sentait qu’elle avait l’esprit harassé et ne lui demandait que d’être là.

Élisabeth regardait le feu : elle aurait voulu s’étendre, dormir, oublier. Tout ce qu’elle avait recherché en ces derniers mois, lui donnait une sensation de fièvre et de honte. C’était elle qui avait accepté des invitations, reçu des hommages, sollicité. Elle revit, posé sur elle, le regard insidieux de M. Lopès-Welsch qui parfois l’avait fait rougir ; d’autres aussi ne lui cachaient pas une admiration qui lui semblait ce soir odieuse et blessante. Et pourquoi, pourquoi ? Dans cette voie où elle était entrée, quelles que fussent maintenant les fatigues et les écorchures, il lui faudrait aller jusqu’au bout.

Lucien eut l’impression qu’elle le regardait avec angoisse : ainsi un être qui va se noyer, et s’accroche encore au parapet, implore des yeux qu’on le retienne.

— Vous croyez, commença-t-elle, — et sa voix n’était qu’un cri étouffé — vous croyez que Georges m’aimait…