L’exposition était ouverte depuis quinze jours. Le premier soir, après la cohue du vernissage, Élisabeth était rentrée, fiévreuse, excédée, le cœur durci et vidé de toute émotion. Jusque-là, elle avait connu une noble et pure tristesse, celle qui resplendit dans les espaces aérés de la solitude. Mais la satiété des mots inutiles, cette poussière de banalités que soulève un public mondain, l’enveloppait d’une atmosphère presque irrespirable, et elle souffrait d’une sorte d’amoindrissement, comme si ces gens, dévisageant ce qui faisait l’orgueil de sa vie, ramenaient les choses à des proportions plus petites et insignifiantes.

Pourtant tout le monde lui avait marqué ostensiblement beaucoup de sympathie. M. Lopès-Welsch était venu, avec d’autres personnages officiels, après la séance du Sénat ; il était resté longtemps, très entouré, discourant comme à la tribune : de sa voix enjôleuse, qui s’enflait et retombait avec une monotonie caressante, il entrelaçait au panégyrique du jeune mort l’éloge de la femme admirable qui se consacrait à sa gloire. Sa tête blanchie, émergeant de sa pelisse doublée de fourrure, coulait des regards satisfaits à droite et à gauche. C’était toujours une volupté pour lui de s’écouter, de se bercer de ses belles phrases. Mais combien cette jouissance était encore plus délectable, quand au plaisir d’une bonne action se mêlait celui de célébrer une jeune femme. Beauté… dévouement… fidélité au talent fauché… tous les vieux clichés ronronnaient dans son éloquence infiltrée de galanterie. Deux ou trois messieurs, impeccables et décorés, en pardessus noir, l’écoutaient comme ils eussent fait au Panthéon. Des dames en extase tendaient leur enthousiasme sur des lèvres peintes.

Élisabeth ne pouvait penser à ces louanges sans être pénétrée d’une secrète humiliation. Ce n’était pas à cause de la légende qui commençait de s’attacher à sa personne : elle avait senti, comme une brûlure, le regard vert glauque glisser de son côté sous les flasques paupières rongées de cils blancs ; la bouche sinueuse s’était attardée sur sa main. C’était alors qu’elle avait fait appel à son courage : il lui semblait, malgré la résistance de toutes ses fibres, que ces démonstrations n’étaient que pour elle, non point pour Georges. On attendait d’elle des phrases, des remerciements, quand dominait dans son esprit une magnifique idée de justice. Chacun la félicitait de ce grand succès et elle se demandait si ce n’était pas au fond un échec total.

Lucien, demeuré à l’écart cet après-midi, le visage ravagé de tics, paraissait hargneux. Quand il l’avait accompagnée, elle ne s’était pas risquée à l’interroger : le malaise de la dernière soirée subsistait entre eux. Après le dîner, un peu renversé sur le divan, les jambes croisées, il avait fumé un moment. Elle voyait vaguement son veston d’une étoffe mince, sa cravate nouée sur un col souple. Il paraissait chaque jour plus soigné, d’un raffinement que décelaient de petits détails. Elle, au contraire, n’avait même pas pris la peine de se recoiffer. Taciturne, ses cheveux lâches tombant sur ses joues, pleine de remords pour le cri monté à ses lèvres, elle lui opposait un visage clos. La veille, si Lucien avait répété que Georges l’aimait, il l’avait fait avec une politesse résignée qui laissait une impression de vague défaite. Pourquoi, lui non plus, ne savait-il pas être ce qu’elle attendait, à une heure où elle aurait eu besoin de se recharger d’amour et de confiance — pauvre femme, en apparence invulnérable et si lasse au fond, dont le trésor de foi semblait se tarir. Cependant il fallait lutter : ce n’était pas le moment de perdre.

Après le départ de Lucien, étendue au milieu de son grand lit bas, ses yeux ouverts dans l’obscurité, elle avait senti aller et venir une angoisse faible d’abord puis intolérable : la crainte de s’être trompée sur tout, sur le talent de Georges comme sur son amour.

Le lendemain, quand elle était arrivée de bonne heure, la salle de l’exposition était encore vide. Alors elle avait eu peur qu’il ne vînt plus personne ; puis deux jeunes gens étaient entrés ; un vieux maître qui ressemblait à un portrait de Franz Hals, sous un feutre noir ; puis une jeune fille, en gros manteau beige. Celle-là, coiffée jusqu’aux oreilles d’une petite cloche de velours, tendait vers les toiles une figure claire, trouée de fossettes, toute mousseuse de cheveux blonds, ses yeux bridés souriaient aux choses, au ciel léger, à la lumière : et Élisabeth, avec délices, regardait cette enfant charmante aller et venir, avec des mouvements vifs et vite rompus, à la manière des oiseaux. Celle-là jouissait, aimait la beauté. Élisabeth eut l’impression d’une offrande exquise comme un parfum.

Il y avait eu aussi des critiques, qui regardaient longuement, avec beaucoup d’attention et de sérieux, et causaient entre eux. C’était alors qu’elle avait senti le succès venir, le véritable, celui que Georges méritait. Et elle n’avait pas été étonnée, quand Lucien frémissant lui apporta un grand article, signé d’un juge redouté, qui plaçait Georges dans la famille de nos paysagistes les plus précieux. Il lui semblait que les choses devaient arriver ainsi, de cette manière splendide, et que sa certitude obscure en était le pressentiment. Il y avait seulement huit jours que cela s’était passé, et elle le voyait comme à travers un immense temps écoulé.

Maintenant les conséquences du succès se précipitaient ; l’engrenage des choses heureuses, soudain déclanché, travaillait à toute vitesse dans un bruit merveilleux d’éloges et de gloire. C’était presque trop beau pour paraître vrai. Cependant les visages, la considération nouvelle qui l’enveloppait, lui certifiaient à chaque rencontre qu’elle était vraiment aux yeux du monde ce qu’elle s’était toujours sentie être dans son cœur : la femme d’un artiste dont la vie éphémère avait porté des fleurs admirables. Le pathétique de cette mort ajoutait à sa gloire un reflet de tendresse et de regret qu’elle portait comme une parure.

C’était à ce moment qu’une nouvelle torture avait commencé : l’épreuve suprême, à quoi elle avait négligé de se préparer, du dépouillement. Il fallait vendre, lui disait-on. Ce n’était pas pour elle une question d’argent, mais un devoir à accomplir. Les grands amateurs, à la faveur du succès, ouvraient leurs galeries aux petites toiles sobres et exquises. Les garder toutes, c’eût été de la passion, un égoïsme que personne n’aurait compris, et dont le remords la mordait d’avance. Mais s’en séparer, c’était laisser s’arracher de soi, avec chaque étude, une parcelle de la vie de Georges.

Un matin que Lucien l’avait rejointe, avant le déjeuner, dans la salle de l’exposition, elle essaya de lui en parler. Ils étaient revenus ensemble, longeant les marchés fleuris de la Madeleine. Il avait plu pendant la nuit. Une buée montait de l’asphalte mouillé de la rue Royale. Dans le jardin des Tuileries grelottaient les marbres, au-dessus des tapis verts ponctués de moineaux. Midi répandait dans les rues cette nuée de jeunes gens et de jeunes filles qui font de Paris, à certaines heures, un immense rendez-vous d’amour. Eux aussi passaient, couple inégal, entre les arbustes et les bancs humides. Mais Lucien restait concentré, maussade, avec sous sa courte moustache brune un pli d’amertume. Elle remarqua qu’il n’avait pas bonne mine et secouait souvent la tête, d’un mouvement nerveux, comme pour chasser une pensée : « Je le ferai, répétait-elle, il faudra bien que je le fasse » ; et elle lui expliquait son angoisse, chaque matin, à chercher parmi les toiles celles qui demain lui seraient ôtées, place vide au mur, amoindrissement irréparable.