La nouvelle du succès de l’exposition s’était répandue en Gironde où elle trouvait beaucoup d’incrédules. Les échos glissaient à la surface des esprits sans les pénétrer. Élisabeth avait pourtant reçu de son père quelques lettres brèves, dans lesquelles perçait l’orgueil satisfait ; Mme Virelade, passant comme toujours à côté des choses, se réjouissait de savoir que sa fille avait pris quelques distractions ; elle lui posait quantité de questions sur ses toilettes, les personnes qu’elle devait voir : « Tu avais besoin de sortir un peu de cette propriété où la vie est si triste, l’hiver surtout. Nous avons eu des pluies terribles, au moment des grandes marées, et la Garonne a passé par-dessus les digues. Tu penses dans quel état était ton père. L’eau, heureusement, n’est pas entrée dans la maison. Nous en aurions eu pour des années à vivre dans l’humidité. On disait déjà que ce serait comme cet autre hiver, où l’inondation nous avait bloqués au premier étage ; les barriques flottaient dans le chai, les cuirs des voitures ont toujours gardé l’odeur de moisi. C’était épouvantable. Et puis ton père qui assombrit tout : les travaux de l’île ne sont pas finis, je vois encore passer les gabares chargées de poteaux de mines. Il paraît que c’est maintenant la pointe qui s’écroule. Dieu sait ce que cela nous coûtera. »
Mais, avec la fin de l’exposition, Mme Virelade parla de la maison vide, du printemps proche, et pressa sa fille de dire ses projets : « Ta belle-mère, insinuait-elle, me demande quand tu rentreras. Je ne sais si elle t’a écrit. Il faut bien te prévenir qu’elle va partout répétant que tu as fait des affaires d’or avec les tableaux du pauvre Georges. Mais je ne peux croire que tu les aies vendus les prix qu’elle dit. Tu sais combien elle exagère, et la pensée que tu as touché de l’argent lui porte à la tête. Tout cela est fort ennuyeux, parce que certaines personnes pourraient croire que tu as cherché ton intérêt. Enfin, laissons dire ! Toi, ma chère enfant, tu sais te mettre au-dessus de ces petitesses. Et je ne peux pas répéter assez combien je t’admire. Ceux qui te connaissent savent bien d’ailleurs ce que tu vaux, et que seuls les motifs les plus nobles et les plus purs t’ont déterminée. »
Mlle de Lagarette, après une période d’enthousiasme, parlait aussi du retour. Elle félicitait Élisabeth d’avoir mené à bien sa grande œuvre. D’autre part, une de ses amies lui ayant appris que Lucien avait été vu plusieurs fois avec Élisabeth, elle s’était empressée de conclure que l’influence de la jeune femme s’exerçait d’une bienfaisante manière sur ce cœur malade : c’était, disait-elle, une bonne œuvre dont elle avait hâte de l’entretenir.
Ces lettres naïves, pénétrées de calme tendresse, portaient le reflet d’un petit monde paisible, semblable à lui-même, où aucune idée n’avait varié en ces derniers mois. Dans ces cœurs loyaux, elle était toujours la veuve infaillible, qu’entourait une légende d’amour et de sainteté. Elle l’était pour toute sa vie. On eût repoussé, comme abominable, l’idée que la tentation pouvait l’ébranler. Était-ce parce que le cadre là-bas restait si solide, l’armature si ferme, que la faiblesse se trouvait presque à son insu engrenée et consolidée ? Mais cela lui paraissait loin. Le remords aussi l’envahissait, parce que ces lettres semblaient adressées à une Élisabeth qu’elle n’avait plus conscience d’être.
Elle vivait maintenant tapie dans son petit appartement, ne voyant personne. La femme de ménage, le matin, apportait la bouteille de lait, préparait le déjeuner. Puis elle s’en allait, la porte se refermait sur la solitude. Cette fin de mars fut troublée d’orages et de mauvais temps. Il y eut même un jour de neige. L’après-midi, une lumière mortuaire blêmissant les choses, Élisabeth sortit pour marcher un peu. Paris, ses bruits étouffés, semblait désolé : un ciel cotonneux et blafard sur la Seine glauque, des champignons de velours blanc sur les arbres en suie, des toits ourlés de marbre lunaire. Des balayeurs, empaquetés de loques, poussaient le gâchis fangeux au bord des trottoirs. Elle rentra glacée. Le lendemain, quelques rayons de soleil parurent entre des giboulées de grêle ; le grésil, qui passait dans les fentes du grand vitrage de l’atelier, rebondissait en perles de cristal sur le parquet, les chaises, une petite table. Elle épongea, étendit des linges. Il y avait dans le ciel des grondements et des déchirures roses d’éclairs.
Lucien, depuis qu’il lui avait si durement parlé, ne paraissait plus. Au premier moment, elle l’avait détesté pour ces mots violents, cette projection de lumière crue jaillie sur l’intime misère de son cœur. Elle avait pensé qu’il reviendrait, qu’il s’excuserait ; elle attendait son coup de sonnette ou la lettre glissée sous la porte. Mais rien, toujours rien…, elle y pensait longuement dans son lit, se retournant sur cette colère peu à peu muée en regret ; chaque matin, en reprenant sa vie désœuvrée, elle retrouvait plus cruellement l’impression de vide, de manque, la détresse de l’ami perdu.
Il y avait longtemps qu’elle aurait dû penser qu’il l’aimait. Mais son esprit ne s’arrêtait pas à cette conjecture ; surtout son cœur ne le sentait pas.
Maintenant, avec le brusque renversement des choses d’où la vérité sortait découverte, une lumière insupportable éclairait les mois qu’elle venait de vivre. Il lui arrivait de penser, non point seulement à elle, mais à Lucien. N’avait-elle pas, en lui parlant toujours de son amour, soufflé sur un feu qui ne demandait qu’à tout embraser ? Elle s’accusait d’être en réalité ce qu’il avait dit, orgueilleuse, éprise peut-être d’une idée vaine. Dans quelle impasse cruelle son imprudence les avait jetés ? Son regard plongeait au fond d’elle-même, tantôt avec un dégoût profond, tantôt avec une immense pitié de son cœur.
Pourquoi la vie l’avait-elle ainsi dépouillée ? Tout, en ce moment, lui faisait défaut. Ce n’était pas qu’elle cessât de penser à Georges ; mais, après le grand effort de ces mois derniers, son être était comme vidé d’amour. Elle prenait conscience d’un épuisement de toutes ses réserves qui la laissait aride, desséchée. Elle ne pouvait croire que cela durât : mais pourquoi avait-elle vendu tant de toiles, amoindrissant cette présence réelle de Georges qui l’entourait et la défendait ? Elle restait des heures entières dans l’atelier, les yeux fixés sur les places vides, gardienne d’un sanctuaire irrémédiablement appauvri.
Maintenant elle ne voyait plus rien à faire. L’œuvre rayonnante grandirait seule dans l’esprit des hommes. Jamais d’ailleurs, de son vivant pas plus que maintenant, il n’avait vraiment eu besoin de son aide. Savait-elle seulement s’il n’avait pas aimé d’autres femmes ? Lucien peut-être l’aurait pu dire, mais il s’était tu, se tairait toujours.