Cependant les Lopès-Welsch lui envoyaient des invitations, d’autres personnes aussi, qui s’étonnaient de sa brusque retraite, demandaient si elle était partie. Elle remarqua que le nom de Lucien revenait souvent dans ces billets : « on avait vu M. Portets… Il avait dit… Il ne savait rien. » L’idée la frappa que le monde avait commencé d’établir entre lui et elle un rapport, une sorte de lien que son esprit repoussait de toutes ses forces. Était-ce qu’on la croyait déjà infidèle ? Mais, réfléchissant à sa conduite qui lui avait jusque-là paru si simple, elle sentait grandir le remords : elle se rappela des regards de Lucien, le feu trouble qui noyait parfois ses prunelles ; et cette intimité journalière, ces longues promenades, jusqu’aux repas à la même table si près de la place où Georges s’asseyait. Qu’en penseraient-ils, ceux à qui ces choses seraient dites ? Sa belle-mère, avec son implacable jugement, aurait beau jeu de répéter qu’elle ferait mieux de se remarier.
Mais elle était sûre que Lucien ne la trahirait pas. Y avait-il donc entre eux un commencement de complicité ? Comme il devait la mépriser, lui dont le regard embusqué derrière son lorgnon la térébrait si profondément ! S’il avait été impitoyable, lui jetant à la face ses pensées secrètes, c’est parce qu’il savait ! Il avait suivi jour par jour, en témoin lucide qui marquait les coups, la ruine de ses forces au milieu du monde ; sa peur de la vie à vivre, son affaissement, sa déception d’elle-même, il avait tout discerné, dès cette soirée chez les Lopès-Welsch après laquelle il ne lui avait rien demandé.
Combien elle sentait grandir le désir de le revoir, de se justifier, de lui redire désespérément, comme on se venge, qu’il s’était trompé ! Puisqu’il continuait à ne pas venir, elle lui écrivit, déchira la lettre, la recommença. Ils ne pouvaient pas se quitter de cette façon ; elle mentit, parla de son amitié comme si elle n’avait pas compris. Au bureau de poste où elle acheta un timbre, une employée du téléphone, grasse, agréable, la tête découverte, assise à une petite table, faisait ses appels. Elle eut l’impression qu’une jeune femme blonde, debout près de la porte, pâlissait extraordinairement. Des gens s’enfermaient dans les cabines et en sortaient. La petite blonde entra, reparut un instant après. Elle semblait avoir les jambes brisées.
Élisabeth se retrouva sur le boulevard, regarda la fente de la boîte, allongea la main, se ravisa : non, elle n’enverrait pas cette lettre, ce serait de la folie, il triompherait, il croirait qu’elle ne pouvait pas se passer de lui.
Il était quatre heures et demie. Elle acheta un journal, traversa la chaussée, se garant du double courant rapide des voitures. Il lui eût fallu ce soir-là, tout de suite, quelque chose d’heureux. Mais rien, rien ; dans la cage vitrée de la concierge, elle aperçut, vide de la lettre qu’elle attendait, son casier jaunâtre ; un chat d’un blanc sale, coiffé d’oreilles noires, dormait en boule sur un petit carré de tapis.
Dans sa chambre, une bagarre d’objets épars et de vêtements recouvrait le lit. Un petit poêle fumait, imprégnant la pièce d’une malsaine odeur de pétrole. Au fond d’une glace, comme elle passait, elle se vit vieille, ravagée, ses yeux enfoncés, sous un grand chapeau aux ailes abattues.
La plus grande marque de faiblesse, dans certaines natures, est de s’arrêter au bord du succès ; à l’instant même où le mystérieux génie de la victoire souffle de poursuivre un avantage, de précipiter la débâcle, une hésitation les paralyse, l’instinct fait place à la discussion, et une déroute inexplicable disperse les forces qu’il aurait fallu jeter vers le but.
C’est ainsi que Lucien n’était pas revenu chez Élisabeth. Le bon sens, l’intérêt, l’amour, eussent dû le presser de la revoir, coûte que coûte ; il ne devait pas, entre elle et lui, laisser s’aggraver ce lourd malaise, d’où une flamme brusque pouvait jaillir mais qu’épaississait le silence. A mettre les choses au pire, il lui eût été facile de se disculper, de jouer un rôle. Il avait les plus grandes chances que tout se passât bien, en attendant l’instant favorable, le mouvement intérieur qui peut-être triompherait.
Mais son orgueil s’était emparé de lui. Il avait peur, une peur profonde, insoutenable, qu’au moment décisif se fît jour l’aveu qu’elle l’avait toujours dédaigné. Il la voyait entièrement changée, le regardant non plus avec bonté, avec amitié, mais d’une manière qui l’éclairait sur ses sentiments. Ce n’était pas tant son amie qu’il fuyait que cette épreuve devant laquelle ses forces se dérobaient.