Il vivait misérablement. Chaque matin, à sa table de travail, il retrouvait cette sensation d’isolement, d’insensibilité qui n’était au fond qu’un manque de foi. Le chagrin attaché à son esprit rongeait sourdement. En réalité, il n’avait rien fait qui l’empêchât de revenir chez Élisabeth. Mais chaque jour qui passait rendait ce retour plus difficile. Il pensait, avec un déchirant regret, à son explication brutale et insuffisante. C’était son malheur, ayant si longtemps attendu pour parler enfin, de n’avoir pas dit ce qu’il avait au cœur.

Une grande lassitude le courbaturait ; il se levait tard, manquait de courage pour sortir, aller déjeuner. A une heure, et plus tard parfois, il prenait enfin son chapeau, fatigué, sans faim. Dans la salle du restaurant, il s’apercevait que son porte-monnaie était oublié : « Mangez quand même », lui disait le garçon, un grand blond, en tablier blanc sur sa veste noire. Mais il revenait sur ses pas, traversait une petite place où patinaient des enfants en tablier, remontait chez lui, redescendait. Il était deux heures. Dans le restaurant vide, un garçon comptait son argent et des tickets sur une petite table. D’autres enlevaient les nappes souillées.

Jusqu’à l’épuisement, son esprit ressassait les occasions manquées : tant de jours où il avait passé des heures auprès d’elle ; et toujours le besoin de discuter, de ratiociner, alors qu’il eût peut-être suffi de découvrir celui qu’il était au fond, que personne n’avait encore vu ; jamais il n’avait pu se défaire de ce désir de savoir ce qu’on pensait de lui, d’être estimé pour une valeur intellectuelle qui dans l’amour est bien peu de chose. Mais il n’aurait pas supporté qu’Élisabeth, si elle avait eu un sentiment quelconque pour lui, ne l’admirât pas.

Le souvenir de Georges le hantait aussi, Georges qu’elle avait aimé le premier, Georges paré des souvenirs de leur jeune amour ; Georges qu’elle lui trouverait toujours supérieur.

Puis brusquement reparaissait l’idée excitante que cet être tellement aimé n’était pas moins mort, qu’un souvenir s’efface, et que lui, lui, était vivant. Combien d’autres veuves, profondément blessées dans leur cœur, s’étaient apaisées, avaient fait bravement l’essai d’une nouvelle vie, s’y sentaient heureuses. Qui l’empêcherait de dire un jour à Élisabeth, mais non point de son ton amer et sarcastique : « Il y a le bonheur, tout ce que l’avenir peut vous réserver, que vous ne savez pas. Est-ce qu’on sait jamais ? »

Il se voyait, entrant chez elle : peut-être l’aurait-elle reçu comme tant d’autres fois, dans son petit salon, simplement, en faisant le thé. S’il l’avait voulu, il aurait pu la rejoindre dans dix minutes. Peut-être tous les deux, comme avant, seraient-ils sortis ? Il y avait le matin des violettes sur le Pont-Neuf — un empilement de violettes d’un bleu nocturne, en collerettes vertes, à côté d’un grand mannequin de roseaux vidé. Au restaurant, une jeune femme, en face de lui, avait mis un bouquet dans un verre pendant le repas. L’odeur faible et délicieuse l’avait pénétré ; un de ces parfums avant-coureurs du printemps qui approche, qui flotte déjà dans la buée prise aux branches des arbres. Oui, il serait entré chez elle, et le moment venu — un moment dont la crainte lui crispait le cœur — il aurait dit ces belles choses d’un placement si difficile, qui lui restaient toujours pour compte : « Si elle voulait, elle susciterait en lui le grand artiste qu’il n’avait pas seul la force d’être. Personne ne l’avait jamais soutenu, — ni père, ni mère, ni un ami — jamais aimé comme il faut qu’on aime, avec la foi qui discerne le meilleur de l’homme ou même le crée, rien qu’en y croyant. Ensemble, ils feraient de leur vie une œuvre d’art, riche d’émotion, de beauté cachée. » Elle était l’unique femme qui lui eût donné ces désirs, et il était bien vrai que les autres, ses brèves liaisons, n’avaient eu dans sa vie aucune importance. Peut-être, à ce moment, le regardant avec attention, aurait-elle découvert qu’il n’était pas l’homme sans avenir, le raté, qu’elle avait cru voir.


Un soir — c’était à la fin d’un après-midi de dimanche — Lucien, passant sous les marronniers de la place Dauphine, s’aperçut qu’ils étaient criblés de bourgeons. Le petit espace en patte d’oie, rétréci par de vieilles maisons lézardées, était presque vide. Seuls tourbillonnaient trois ou quatre enfants qui décrivaient des cercles comme les martinets dans l’air bleu.

Lucien, longeant les boutiques où somnolait la paix du dimanche, marchait sur un délicat tapis de soleil et d’ombres légères qui reflétait les arbres encore presque nus. Une sensation de courage, après la longue période d’inaction, courait dans ses veines. Dans son appartement morne et triste, vide de celle qui sans doute ne viendrait jamais, les idées de défaite le dominaient ; dehors, dans le calme doré de cette journée, une sorte d’espoir extrêmement faible mais gonflé de vie le régénérait. Les difficultés imaginaires s’absorbaient dans cette impression qu’il lui restait à tenter une chance magnifique. Il semblait que les choses fussent en train de se retourner dans son esprit, cachant peu à peu le côté obscur pour découvrir enfin une face éclairée d’où rayonnaient de chaudes sensations de joie.

Tout à l’heure, il lui eût paru impossible de sortir du désert de son inaction, de traverser la place, le Pont-Neuf grouillant de promeneurs, pour reprendre le chemin de la rue de Seine. Maintenant il le faisait naturellement, le cerveau dégagé, vivant. L’afflux des forces nerveuses lui donnait cette illusion de courage dont les brusques réactions transforment les faibles. Ce serait plus facile qu’il ne le pensait. Et il allait, d’une allure calme, comme quelqu’un dont la décision ne saurait changer. Un vent printanier faisait voler des planches coloriées d’oiseaux et de fleurs, accrochées aux boîtes des bouquinistes, bâillant sur le quai, autour desquelles s’agglutinaient les gens désœuvrés. Il entrevit un portrait de la reine Victoria couronnée de perles.