L’horloge de l’Institut marquait cinq heures mais la lumière était encore haute et radieuse. Tout cela n’avait pas duré un quart d’heure. Il lui semblait pourtant avoir parcouru un interminable chemin. Depuis combien de temps, à travers quelles tortueuses difficultés allait-il vers elle ? Maintenant le ressentiment de leur dernière rencontre était dissipé : une fois seulement, et avec quelle maladresse, il avait essayé d’expliquer son cœur ; si elle avait paru se rétracter, muette et blessée, n’était-ce pas à sa violence qu’il devait s’en prendre ?

Il était sûr de la trouver chez elle ; cependant, quand la sonnette de l’appartement résonna dans la solitude sans qu’aucun pas se fît entendre, son cœur s’arrêta. Il monta à l’étage de l’atelier ; cette fois, il sentit que son bonheur venait, approchait : la porte s’ouvrit.

Elle était debout, dans l’ombre du couloir, les yeux brûlants et agrandis, les bras pendants sur sa robe lâche. Dans une sorte de double vue, il crut deviner qu’elle l’attendait : des excuses se pressaient dans son esprit pour justifier sa longue absence. Mais comme il effleurait de ses lèvres la longue main brune où brillait l’alliance, elle eut un tressaillement rapide et la retira.

L’atelier lui parut changé. Ce n’était pas seulement à cause des toiles plus clairsemées ; le bureau avait été débarrassé de ses bibelots ; il sentait dans l’atmosphère une froideur étrange, comme si l’âme de la pièce eût été frappée d’inertie.

Cependant Élisabeth, accueillant ses excuses avec politesse, s’en couvrait ainsi que d’un bouclier : après tant de circonstances qui avaient absorbé beaucoup de son temps, il était naturel que l’arriéré de travail eût été très lourd.

Elle était assise à contre-jour, dans un des fauteuils paillés, le coude sur l’appui de bois chantourné. Lui, presque en face, son vieux chapeau mou dans les mains. Sa décision ayant été prise si soudainement, il n’avait même pas pensé à changer la cravate fripée de ces derniers jours ; mais peut-être était-il plus touchant, sans apprêts, avec ses cheveux longs et son air de sortir d’un mauvais rêve.

Malheureusement son démon habituel, réveillé en lui, l’engageait encore à dire ce qu’il ne fallait pas. Il s’enfonçait, tête baissée, dans une fausse route : le travail, en effet, l’absorbait beaucoup, il avait des œuvres en train… Sa voix changeait, se dénaturait, pour dépeindre avec une sorte d’emphase qui ne lui ressemblait guère ses projets littéraires, ses conceptions d’art. Il semblait que ce fût un petit discours préparé d’avance, une de ces professions de foi que l’on se récite dans sa chambre pour renoncer à s’en servir le moment venu, tant elles paraissent brusquement gauches et inopportunes. Lui, s’enferrait, le visage un peu coloré, ses énergies accrochées à l’inutile démonstration.

Deux ou trois fois, ayant ôté son lorgnon, tourné vers elle ses yeux découverts, il lui avait trouvé l’air contraint : elle écoutait, avec une expression de patient ennui, comme résignée à une corvée inévitable. Il était évident que rien de tout cela ne l’intéressait.

C’était un fait qu’il ne pouvait plus s’arrêter. Le silence l’accablait pourtant, et plus encore quelque chose au-dessus de lui, qui pesait lourdement sur son esprit ; levant la tête, il vit, bien en face, avec son épaule amputée et son autre bras fendu jusqu’aux doigts, le grand Christ que la guerre avait foudroyé. Une image passa dans ses yeux, la vision d’un amour muet et saccagé dont le reproche les assombrissait. Ce fut comme si son être se vidait brusquement d’orgueil.

Elle sentit soudain ses genoux embrassés, un enlacement inexprimable : cette fois, en larmes, le front dans sa robe, il laissait sangloter son cœur :