Puis elle s’interrompait, le cerveau perdu et comme épuisée:
—Je ne sais plus. C’est trop fort pour moi.
Dans la passion seulement, elle n’était qu’intuitions, ardeur, énergie.
Cette fièvre entraînait Gérard insensiblement. Lui aussi sentait l’attrait de l’abîme. Chaque jour, il se promettait de ne plus venir au Jardin Public, mais, quelques instants après une heure, il se retrouvait marchant de long en large sur la terrasse; il entendait les tramways passer dans un bruit de ferraille; quelques vieilles gens étaient assis le long des murs, sur des bancs verts, entre les colonnes du petit Musée colonial. Il y entrait, parcourait les salles tapissées de sandales tressées, de chapeaux en forme d’éteignoir, de peaux de boas qui descendaient depuis la voûte jusqu’au parquet; quelques flâneurs traînaient leurs semelles autour des vitrines, ébahis devant le tam-tam, les dents d’éléphant et un masque de féticheur auquel pend une barbe de paille; les petits oiseaux de Guyane à la gorge couleur d’étincelle brillaient doucement à travers les vitres.
Le troisième jour, comme il tournait au coin de la terrasse, il vit Paule qui venait à lui. Elle avait un chapeau recouvert d’un léger voile qui tombait jusqu’à ses épaules et une veste ouverte sur une blouse blanche. La clarté de son sourire effaçait toute idée de mensonge et de rendez-vous équivoque.
Elle approcha, le visage heureux, sans hésitation:
—Je me demandais si je vous verrais... Il y a longtemps que vous êtes là?
D’autres auraient regardé à droite et à gauche, inquiètes d’être vues, mais elle était très naturelle et comme au-dessus de tous les soupçons, avec un air de plaisir et de confiance.
Ils marchaient à côté des plates-bandes qui débordaient de fleurs mêlées et multicolores, encadrant les gazons d’un jardin français. Au-dessus s’élevait une figure d’adolescent enlacé à une chimère. Seguey lui demanda si elle venait souvent à Bordeaux. Dans la fatigue de la journée, un moment comme celui-là était délicieux.
Une semaine pendant laquelle ils se virent presque tous les jours; mais Seguey paraissait souvent nerveux et préoccupé. Quand elle l’apercevait, elle cherchait anxieusement dans ses yeux cette première impression qui ne trompe pas; le ton qu’il conservait avec elle était celui d’une amitié presque fraternelle; leur intimité était plus dans leurs sentiments que dans leurs paroles. Paule, après qu’elle l’avait quitté, s’en apercevait. Que savait-elle de lui, sinon qu’il y avait dans sa vie un fond douloureux et impénétrable?