Lui-même ne voulait rien connaître des soucis qui la tourmentaient. Le soir où Crochard l’avait insultée, elle avait pensé à Seguey, comme au seul être qui pût la défendre, mais le geste que son imagination lui prêtait,—ce geste des bras forts qui vous enveloppent,—pouvait-elle compter qu’il le fît jamais? Chaque fois qu’elle essayait de lui parler de cette scène, elle avait l’impression qu’il se dérobait, l’air contrarié, avec l’égoïsme des hommes qui redoutent d’être mêlés aux choses ennuyeuses. Tout cela était laid, brutal, et il lui reprochait instinctivement de ne pas savoir s’en garder:

—Ces gens-là abusent de votre faiblesse, il faut être ferme.

Pourquoi lui opposait-il, quand elle lui montrait sa vie véritable, cette réserve un peu hautaine et qui la glaçait? Elle avait cru qu’il serait indigné et qu’il la plaindrait; mais, quand il était à côté d’elle, tout cela lui paraissait tellement étranger et indifférent!

Chez elle aussi, elle oubliait... Elle pensait à tant d’autres choses; le matin, occupée à choisir sa robe, à préparer ses gants, ses rubans, elle ne regardait pas plus loin que le jour présent. Il lui fallait déjeuner rapidement pour prendre le train.

Un après-midi, elle l’attendit jusqu’à près de deux heures. Les allées ensoleillées se garnissaient peu à peu d’enfants et de bonnes... des petites robes roses, des bleues, des vertes. Elle se sentait fatiguée et abandonnée. S’il ne venait pas, quelle humiliation pour elle de l’attendre ainsi! Peut-être était-il déjà lassé? La veille aussi, il avait été en retard; elle était assoiffée de lui, et il lui avait parlé de Londres, d’un musée, de voyages interminables; ces récits, elle les détestait, parce qu’ils lui volaient un temps précieux. Qu’est-ce que tout cela pouvait lui faire? Elle attendait l’instant où un de ses regards descendrait en elle, comme pour y chercher des choses profondes. Ce regard n’était pas venu; elle l’avait trouvé froid, lointain et elle avait cru sentir qu’il était un autre, un étranger qui ne l’aimait pas et qui lui faisait peur.

Une voiture d’enfant passait près d’elle, la capote baissée, découvrant une petite figure embéguinée qui regardait à droite et à gauche.

Qu’attendait-elle là, perdue, toute seule? Elle se répétait qu’il était fatigué d’elle, qu’il ne viendrait pas. S’il l’avait aimée, ils auraient eu tant de choses à dire, intimes, secrètes, dont le frémissement seul la remplissait de trouble; mais, la veille, il lui avait serré la main hâtivement, la pensée ailleurs; elle l’avait regardé partir... Et elle avait eu la sensation de n’être plus rien pour lui. Il l’avait laissée si facilement.

Elle, au contraire, l’aurait accompagné indéfiniment, manquant tous les trains. Il lui eût fallu dix longues étreintes de leurs mains unies—et non point ce serrement sec et dégagé qui la froissait si intimement. Elle le sentait bien... A l’instant où l’on se sépare, toutes les impressions se résolvent en une impression décisive. C’est celle-là seulement qui se continue. Elle donne une physionomie au souvenir. Quand deux êtres se sont touchés, enivrés, déçus, c’est à cette seconde-là qu’ils le savent; les mains se retiennent, se quittent à regret ou se détachent tristement.

Elle pensa:

—Je ne reviendrai plus. Cette fois, c’est fini.