Il y avait dans cette affaire sentimentale un plaisir d’intrigue, de combinaisons, qui l’eût animée en toute circonstance; mais sa jouissance était plus complexe et un goût de revanche y était mêlé.
Dans l’attitude de Gérard vis-à-vis de Paule, elle avait discerné des hésitations, cet air des gens qui se demandent s’ils sont amoureux. Tout était d’ailleurs au rebours du bon sens dans cette aventure. Seguey ne pouvait manquer de comprendre qu’il n’est pas pour un homme de plus grande faute qu’un sot mariage. Agréable, fin, mais appauvri, il devait avant tout chercher la fortune. Quant à Paule, elle la jugeait en femme du monde. Une jeune fille qui menait une vie de sauvage, seule, à la campagne, n’était en rien intéressante. Il entrait dans son antipathie beaucoup de dédain, de l’amour-propre, et ce goût de prendre qui est pour certaines jolies femmes tout le plaisir de vivre.
Combien il serait agréable de réussir, elle le sentit plus vivement encore le soir où elle rencontra les deux jeunes gens. C’était le lendemain du jour où elle était rentrée à Bordeaux. A les voir ensemble, elle éprouva un froissement vif. Vraiment, il était de son devoir d’occuper Seguey plus utilement. Les femmes veulent toujours que l’homme qui les intéresse soit un peu leur œuvre; elles ont des exigences de protectrice et de conseillère, une de leurs plus vives satisfactions est de pouvoir dire: «Vous voyez bien... Comme j’avais raison!» Gisèle pensa que si Seguey venait la voir, entre cinq et six, tout s’arrangerait.
Le soir de cette rencontre, Gisèle qui habitait le troisième étage de l’hôtel dînait chez sa mère. M. Lafaurie, le dos légèrement voûté, était entré dans la salle à manger d’un air mécontent. Tout de suite, il avait cherché des yeux le couvert d’Odette:
—Où est-elle?... Voilà deux soirs qu’elle dîne hors de la maison. Je ne supporterai pas que cela continue.
M. Lafaurie, qui avait dans le monde une réputation d’amabilité, était dans la vie quotidienne un père irritable. Pour sa seconde fille, il se montrait extrêmement jaloux, susceptible, et accusait sa femme de contrecarrer son autorité. En réalité, les défenses qu’il accumulait ne servaient à rien. Mme Lafaurie, tout en blâmant les nouvelles habitudes de liberté et d’indépendance, laissait Odette faire à sa volonté. Elle récriminait beaucoup et n’empêchait rien. M. Lafaurie, d’ailleurs, ne disait guère autre chose qu’elle; mais ses propres observations, dans la bouche de son mari, la révoltaient comme une injustice. Quand il commençait, elle prenait une attitude de mère outragée:
—Qu’est-ce que tu me reproches? Tu ne veux pourtant pas que je l’empêche de s’amuser? Elle serait la seule.
Saint-Estèphe, conciliant, citait toutes les jeunes filles de leurs relations qui jouaient aussi au tennis, allaient au théâtre, montaient à cheval beaucoup plus qu’Odette. C’étaient, disait-il, les nouveaux usages. Il ne fallait pourtant rien exagérer.
Le dîner à peine fini, ces messieurs sortirent. Gisèle s’inquiétait peu de savoir où Saint-Estèphe passait la soirée. Quant à Mme Lafaurie, tout en continuant de gronder un peu, elle était contente que son mari eût l’habitude d’aller au cercle. Jusqu’à dix heures au moins, on était tranquille.
La mère et la fille s’installèrent en tête-à-tête dans un petit salon réservé à la vie intime. Un plateau lumineux suspendu au plafond diffusait une lumière douce. Mme Lafaurie se plaignit qu’elle n’y voyait pas, éteignit le plafonnier, puis le ralluma. La jeune femme à demi étendue sur un canapé lui conseillait de rester tranquille: