A l’étage au-dessous, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Frédéric, en tablier bleu, brossait sur le palier des fauteuils de soie capitonnée. Mme Lafaurie, la tête casquée de ses beaux cheveux, lançait des ordres d’une voix forte et autoritaire. Quand elle aperçut sa fille prête à sortir, elle s’arrêta net.

—Tu sors! Où vas-tu? Aujourd’hui, tu aurais bien pu m’aider un peu. Ta sœur, où est-elle?

Odette regardait avec dégoût à droite et à gauche:

—Oh! cette poussière, Frédéric, attendez un peu. Vous savez bien, maman, que je ne ferais rien...

—Ce n’est pas fini, pensa Gisèle Saint-Estèphe, quand elle eut rencontré Seguey avec Paule. Mais il faut que ce soit bientôt terminé.

A Belle-Rive, le soir où M. Lafaurie s’efforçait de capter Gérard, elle avait jugé d’un coup d’œil la situation. L’idée d’envoyer Seguey à la Martinique lui semblait plaisante. Pourquoi pas en Chine? Décidément, entre les affaires des hommes et celles des femmes, il y avait un monde. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’un tel projet fût pris au sérieux. Son père, avec ses belles manières flatteuses, ne comprenait donc pas qu’il perdait son temps; et aussi Seguey qui l’avait écouté attentivement... et encore Odette. La jeune femme, tapie dans son coin, l’esprit aiguisé par tous ces manèges, avait le sentiment qu’elle seule voyait juste et triompherait.

Ce n’était pas qu’elle voulût travailler pour son propre compte. Vis-à-vis de Seguey, elle gardait un fond de dépit plutôt bienveillant. M. Peyragay, tout à l’heure encore, n’avait-il pas fait le geste de l’homme qui met bas les armes pour lui dire qu’elle n’avait jamais été plus jolie. C’était d’ailleurs ce qu’elle sentait. Cette impression délicieuse mêlée à sa vie la disposait à l’indulgence: puisque sa sœur aimait Seguey, elle l’épouserait, et elle était sûre maintenant que de légers indices ne la trompaient pas.

Entre Odette et elle, il n’y avait jamais eu beaucoup d’affection ni d’intimité. Gisèle appartenait à une autre génération. Elle ne comprenait pas les goûts nouveaux des jeunes filles, leurs allures franches, cette passion des sports qui changeait jusqu’à l’atmosphère de la vie mondaine. «Ce n’est pas de mon temps», disait-elle, avec la coquetterie de ses vingt-huit ans brillants et épanouis. Cette agitation physique lui semblait fatigante et sèche, opposée à ce qui fait le charme de la femme, son attrait changeant, son caprice. Il fallait avoir bien peu de fantaisie pour passer des heures à courir après une balle. Le football était une horreur. Les jeunes gens qui se bousculaient à des jeux pareils s’endormaient à table. Si cela continuait, ce ne serait plus la peine de savoir s’habiller, de savoir causer... Odette, toujours pressée, était pour elle presque une étrangère. Mais, ce soir-là, mise en éveil par la découverte qu’elle venait de faire, Gisèle se sentait, vis-à-vis de sa sœur, curieuse, amicale et pleine d’entrain.

Comment n’avait-elle pas remarqué plus tôt qu’Odette était avec Seguey contrainte et sérieuse? Quand il approchait, sa physionomie perdait sa vivacité et elle évitait de le regarder.

«Comme elle est jeune, pensait Gisèle, devant ce visage franc et ouvert sur lequel les impressions étaient si visibles. A son âge, nous savions mieux cacher notre jeu. Et elle fait précisément tout ce qu’il ne faut pas. Ces petites ne comprennent rien.»