Elle sonna sa femme de chambre et demanda une robe de serge. Quand elle fut habillée, avec son teint de rose, ses dents régulières, elle ressemblait à une jeune Anglaise. L’entraînement physique lui donnait une démarche souple. Mais elle avait des jointures fortes et des mains trop grandes.

Un moment encore, avant de sortir, elle alla d’un meuble à l’autre, ouvrant des tiroirs, s’impatientant de ne pas trouver à leur place tous les objets. La vie l’ennuyait. L’année précédente, dans la joie de ses dix-huit ans, avec quelle ardeur elle pensait aux plaisirs, aux bals! L’hiver qui venait éveillait en elle un pressentiment de bonheur. Maintenant, si elle s’agitait, c’était pour échapper à la solitude.

«Je ne veux pas penser à lui, se disait-elle. Je ne le veux pas.»

Pourquoi, entre tous les jeunes gens qui l’entouraient, était-ce Seguey qui l’avait troublée, dominée, conquise? Elle avait senti cette attraction sans se l’expliquer. Tout de suite, elle avait été blessée dans sa confiance en elle-même et dans son orgueil. L’idée de sa supériorité vis-à-vis de Paule, établie depuis l’enfance, lui paraissait indiscutable. Aussi l’attitude de Seguey la remplissait-elle de colère et d’humiliation! C’était pour cela qu’elle l’avait à la fois évité, cherché, pendant son séjour à Belle-Rive, avec les brusqueries et les maladresses d’une nature qui n’admettait pas qu’on lui résistât. Ce secret qu’elle avait cru si bien comprimer, elle ne se doutait pas que sa sœur l’avait deviné.

Quand elle revoyait Seguey, avec son air indifférent, son sourire fin, un peu ironique, un sentiment de honte la bouleversait. Mais elle se défendait, en fille énergique, décidée à se sauver elle-même de cette souffrance:

«Non, se disait-elle, je ne serai pas malheureuse. Je m’occuperai, je m’amuserai.»

Les larmes qui montaient à ses grands yeux clairs, elle les refoula. Posément, elle arrangea ses cheveux et les rattacha sur la nuque avec une petite épingle d’écaille. Chaque mouvement de tête déplaçait sur son chapeau de longues aigrettes douces et légères. Quand elle eut fini, elle se détourna pour ne plus voir son regard brillant.

Ah! comme elle haïssait la tristesse et qu’il lui tardait de ne plus souffrir!

Un instant encore, elle revit Seguey avec Paule, absorbé, songeur, dans la grande allée. Quand elle était venue au-devant d’eux, de Gisèle qui les précédait, il avait levé sur elle des yeux étonnés. Peut-être son agitation lui avait-elle paru extraordinaire! Elle s’en voulait de n’avoir pas su mieux dissimuler; mais elle venait d’apprendre qu’il allait partir: une sorte de révolte lui faisait perdre toute prudence.

Maintenant encore, à se rappeler ces jours si récents, elle le détestait. Quand bien même il aurait compris, que lui importait? Elle saurait lui montrer qu’il s’était trompé.