Entre cinq et six heures, le plateau du thé était posé sur une table basse. Des amis entraient et sortaient, des jeunes gens apportaient des fleurs. Un éclairage spécial avait été ménagé sur un petit vase.

—... Moi, déclarait Gisèle quand Seguey entra, j’aime beaucoup le jaune serin.

Elle élevait sur son poing un petit abat-jour en forme de cloche, la bouche rieuse, les cheveux tirés découvrant son front. Sa souple robe noire s’enroulait sur ses jambes minces. Deux jeunes gens, assis à l’autre bout du divan, comparaient des morceaux d’étoffe.

Elle tendit la main à Seguey comme s’il eût été un des habitués de ce petit coin.

Lorsque la portière s’était soulevée et qu’elle l’avait vu paraître, un peu pâle, habillé avec ce soin où il excellait, elle avait compris ce que signifiait sa présence. La veille, elle lui avait envoyé un de ces billets que les femmes savent écrire et qui laissent beaucoup entendre en ne disant rien. Toute la journée, elle avait pensé qu’il viendrait, le soir même ou le lendemain, à une heure qu’il essaierait de retarder mais qui devait sonner infailliblement; elle sentait, elle, que l’attrait de leur fortune, de leur situation l’amènerait là, à défaut d’autres sentiments, et que ses essais d’indépendance viendraient sombrer au pied de son divan, sur cette peau d’ours blanc dans laquelle se perdaient ses petits souliers de satin.

Maintenant elle le regardait, elle lui souriait, avec des attitudes où quelque chose de son père affleurait sans cesse. Elle semblait lui dire: «Vous voyez comme c’était facile», et avec elle, dans son atmosphère, Seguey sentait se dissiper les impressions presque intolérables qui se pressaient en lui un instant avant, comme il montait avec un peu d’oppression le grand escalier. Il avait redouté une explication, un étalage de paroles dont sa pensée accablée se détournerait. Mais, à peine introduit, dans la lumière violette de ce petit salon, ses appréhensions s’étaient effacées: il ne trouvait que la réunion de chaque soir, autour des tasses de thé d’une femme agréable, qui savait rendre attrayantes toutes les choses mêlées à son petit monde. Un des jeunes gens la contemplait avec des yeux extasiés.

Elle les présenta: «Louis Castéra... Daniel d’Eysines. Mais vous les connaissez. Tous mes amis doivent se connaître!»

Et elle lui demanda son opinion sur l’abat-jour.

Seguey cligna des yeux comme un peintre en face d’un tableau dont il ne sait que dire et approuva le jaune serin.

La jeune femme jouait avec des chapelets d’olives sombres qui glissaient sur un fil de soie: