Tout en trempant le pain grillé dans sa tasse de thé, il jeta les yeux sur le carnet fripé où elle inscrivait ses dépenses; un bout de crayon y était attaché par une ficelle. Familière, elle s’asseyait à côté de Gérard, les mains croisées sur son tablier; le contentement épanouissait sa bonne figure marron, joyeuse et soumise, sur laquelle saillaient les grosses prunelles roulant comme des boules dans un globe jaune; les larges narines se relevaient à la manière d’un énorme accent circonflexe. Son dévouement était celui du chien de la maison, toujours prêt à lécher la main de son maître, même s’il est injuste ou de mauvaise humeur. Le rire plissait toute la face, secouait aux oreilles les grands anneaux d’or et élargissait la bouche lippue sur la gaieté des grosses dents blanches.
Gérard ferma le petit carnet:
—Aujourd’hui, je pense que Mme de Pontet viendra déjeuner. Ce n’est pas sûr, mais tu mettras son couvert.
Virginie emporta le plateau en combinant dans sa tête laineuse un plat de volaille au kari auquel elle mélangeait toujours un peu de safran.
Seguey écrivit un moment avant de sortir. Une serviette de cuir placée dans le tiroir de sa table contenait des papiers relatifs à la succession de ses parents et aux affaires de sa sœur. Il l’ouvrit, en retira des notes, et s’absorba dans des calculs.
Puis il chercha un brouillon de lettre, plusieurs fois repris et abandonné, qui commençait par ces mots: Ma chère Paule... Il le relut lentement, ratura des lignes entières et enfin l’écarta d’un geste de lassitude.
Il resta un moment encore, les coudes sur la table, comme s’il eût fixé son regard sur une image qui lui était extrêmement pénible: on eût dit que toute la lâcheté de la vie lui apparaissait et que ses yeux s’éteignaient en la mesurant. Puis il se leva, agité, comme s’il eût cherché en marchant à se fuir lui-même. Bien des fois, depuis quelques jours, cette expression de fatigue morale avait creusé sur son visage un masque tragique. Il semblait voir une chose à la fois redoutée et souhaitée s’approcher de lui. Son regard parcourut le port, les paquebots amarrés au quai, et un feu trouble baigna ses prunelles grises.
Il descendit et fit les cent pas sur le trottoir. Chaque matin, il allait ainsi à la rencontre du facteur, un homme alerte et jovial, au teint échauffé, content de distribuer sous forme de lettres la pâture impatiemment attendue des joies et des peines. Des femmes en peignoir, soulevant un rideau, le guettaient à tous les étages. Seguey jeta sur les enveloppes qui portaient son nom un coup d’œil rapide; le facteur passé, il respira, une légère rougeur au visage, avec la sensation d’un répit gagné.
Sur le quai, il salua successivement un courtier et un grand négociant en grains qu’il rencontrait presque tous les jours. Il marchait vite, pressé par ce désir d’agitation qui tourmente les tempéraments nerveux aux heures de crise. Le trottoir était grouillant de vie populaire. Une brume jaune pesait ce matin sur les toits d’ardoise, lustrés et sombres, d’un bleu d’hirondelle; la petite gondole qui va et vient d’une rive à l’autre, pareille, de loin, à une mouche verte, gonflait son panache de coton blanc; les navires se dressaient comme des îles sur la grande courbe d’eau limoneuse. Devant tout cela, il voyait double... Des deux hommes qu’il portait en lui, il fallait que l’un fût sacrifié.
Il regardait machinalement les devantures qui lui donnaient la sensation de défiler à côté de lui. Dans leurs boutiques, les sandaliers, manches retroussées, tapaient les semelles de corde sur leur établi; des charretiers en pantalon rapiécé et veste de toile, essuyant leur moustache du revers de la main, sortaient des cabarets d’un pas incertain; un groupe, attablé, mangeait des sardines bleues figées dans du sel; d’autres puisaient dans des cornets de gros papier jaune, et jetaient derrière eux sur le trottoir des débris de crabes. Il y avait cercle, au coin du quai et d’un grand cours, autour de la grosse marchande assise entre ses deux corbeilles rondes, les hanches écroulées sur un escabeau. Tout cela lui apparaissait comme à travers un brouillard de fièvre.