A midi, en rentrant chez lui, il trouva Virginie consternée et le salon vide. Anna de Pontet n’avait pas paru. Cette absence, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, le troubla comme ces moments d’attente angoissée qui précèdent une catastrophe.
Après le déjeuner, il s’étendit sur le lit d’acajou en forme de barque, doucement soutenu par les cols de cygne. Que de fois, à cette même place, il avait joui de sa solitude, dans ce petit salon tapissé de livres, de gravures, et où son âme respirait si bien. Il demeurait immobile, un bras replié sous sa tête, laissant s’éteindre une cigarette presque consumée. La pensée qui avait le matin assombri ses traits, se reflétait de nouveau dans son regard morne.
Une petite pendule de voyage encadrée de cuir, posée sur sa table, marquait une heure moins le quart. Il la regarda... Sa physionomie changeait peu à peu, déformée par des sensations qui devaient être presque intolérables. Des images passaient lentement en lui comme des taches claires sur un écran sombre... un sourire, une expression de bonté merveilleuse qui un jour l’avait ébloui.
Quand la pendule sonna une heure, il se leva, ouvrit la fenêtre et demeura quelques minutes dans la corbeille ajourée du balcon de fer: là-bas, sur la droite, au delà de la passerelle où roulait un train, les clochers pointaient sur la ligne douce des coteaux. Tout son être, penché comme sur un visage, semblait implorer un pardon secret.
A ce moment même, abaissant ses yeux, il aperçut Paule qui débouchait du pont et suivait la rampe inclinée au-dessus du fleuve. C’était bien sa démarche parfaitement noble, sa tête pensive sous un léger voile. Il quitta le balcon et continua de la regarder. Un instant elle s’arrêta devant la balustrade de pierre, les yeux sur la rade. Il eut le pressentiment qu’une émotion la retenait là, le désir peut-être de se retourner. Une flamme de tendresse passa dans ses veines.
Brusquement, il entra dans sa chambre, chercha son chapeau, puis le posa d’un air indécis: quelque chose d’inexprimable le clouait là, le sentiment qu’il ne pouvait commettre que plus de mal encore.
Quand il se rapprocha du balcon, la terrasse inclinée lui parut étrangement vide. Un homme, la figure cachée sous son bras, dormait sur un banc, des enfants couraient. Il se pencha pour chercher sur la chaussée, dans le mouvement des voitures, un point noir lointain. Mais il ne vit rien.
Gisèle Saint-Estèphe entra chez sa sœur un moment avant le dîner. Odette était assise sous la cage rose d’un abat-jour pendu au plafond. Elle était encore en costume de ville; une fourrure jetée sur ses épaules enveloppait sa gorge d’une pénombre douce. Elle semblait engourdie et triste, ses grands bras croisés sur sa taille.
La jeune femme, au contraire, paraissait contente. Elle s’assit sur un petit pouf et ouvrit sur un corsage émeraude sa longue jaquette de couleur sombre; à travers sa voilette, ses beaux yeux brillaient:
—Comment t’habilles-tu ce soir? demanda-t-elle en souriant.